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Annapurna Upanishad

 
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Arathos
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MessagePosté le: 2018-09-16, 12:54    Sujet du message: Annapurna Upanishad Répondre en citant

source;
https://fr.scribd.com/document/156494931/Annapurna-Upanishad-Document
pour avoir le livre sur les Upanishads en français.


Texte;
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UPANISHADS DE SHAKTI
ANNAPURNA UPANISHAD

Upanishad d'Annapurna, la Dispensatrice des nourritures
Traduite et annotée par M. Buttex
D'après la version anglaise du Dr. A. G. Krishna Warrier
Publiée par The Theosophical Publishing House, Madras

Note préliminaire : ANNAPURNA : « Abondante en nourriture (anna) » - Épithète de la Grande
Déesse (Shakti), figurée comme déesse de la Nourriture et de l'Abondance. Épouse de Shiva, elle est
une autre incarnation de Parvati, la fille des montagnes. Elle est la déesse des moissons et de la cuisine,
1
mais aussi celle qui donne des aumônes aux pauvres, la généreuse Pourvoyeuse (purna). Dans la statuaire
traditionnelle, elle tient d'une main un bol empli de nourriture, de l'autre une cuillère qu'elle
tend à ses fidèles. Elle nourrit son époux Shiva dans le crâne humain que celui-ci affectionne en guise
de bol.

Om ! Ô Dieux, puissions-nous entendre de nos propres oreilles ce qui est propice;
Puissions-nous voir de nos propres yeux ce qui est propice,
Ô Vous, dignes de vénération !
Puissions-nous jouir de notre vie jusqu'au terme alloué par les Dieux,
Leur adressant des louanges, avec notre corps bien ferme sur ses membres !
Qu'Indra le glorieux nous bénisse !
Que Surya (le Soleil) omniscient nous bénisse !
Que Garuda, le tonnerre qui foudroie le mal, nous bénisse !
Que Brihaspati nous octroie le bien-être !
Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

CHAPITRE I
I-1-2. Le roi des yogis, Nidagha, se prosterna de tout son long aux pieds de Ribhu,
ce Connaisseur de Brahman particulièrement prééminent. Après s'être relevé, l'ascète
s'enquit respectueusement : « Enseigne-moi la vérité sur le Soi (1): quelle sorte d'adoration
as-tu pratiquée, ô Brahmane (2), pour avoir atteint ce stade de réalisation ? »
1 Atman : le Soi, le principe spirituel universel qui est le substrat des individualités vivantes.
L'Atman est le Soi éternel et universel, l’Âme suprême, l’Absolu, Brahman.
2 Brahmane : 1) un connaisseur de Brahman; 2) un Brahmane, prêtre, membre de la 1ère caste,
dont l'unique fonction sociale est sacerdotale, et qui a la responsabilité d'enseigner les Écritures
et de propager le dharma. Selon les Upanishads, est brahmane – non pas celui qui est né
dans cette caste – mais celui qui s'est voué à la recherche du Brahman (Atman, Purusha, Tat...
en sont des équivalents), c'est à dire de la libération absolue et définitive.
I-3-4. « Oui, enseigne-moi cette science auguste qui accorde la souveraineté dans
l'empire des émancipés. » « Tu as fait la bonne démarche, Nidagha ! Écoute donc la
science éternelle, dont seule la connaissance t'assurera la libération de ton vivant (1).
Logée dans le Om qui enveloppe la Racine des phénomènes, Brahman, soutenant la syllabe
“Aim” qui symbolise la félicité éternelle, ...
1 Jivanmukti : la libération de son vivant, tout en gardant conscience de son corps; s’oppose à
videha mukti, la libération hors du corps, désincarnée, où l'on perd conscience de son corps.
2
I-5-7. ... la syllabe “Hrim” qui symbolise l'émancipation totale du sans-support, la
syllabe “Sauh” qui symbolise la renommée aux multiples ruisseaux, la syllabe “Srim” qui
symbolise le gouvernement du monde, la syllabe “Klim” qui symbolise MahaLakshmi (1),
extrême beauté qui suscite le désir immédiat, voici la divine Annapurna, qui procure l'épanouissement
à l'humanité. C'est Elle que j'implore, au moyen de la célèbre incantation
aux 27 syllabes, quintessence que cultivent des foules de femmes ascètes, ...
1 MahaLakshmi : Le Pouvoir transcendant de démultiplication, la Fortune transcendante, une
épithète de la Grande Déesse, Devi, Shakti. Forme tantrique de Lakshmi, elle est la Fortune
transcendante : substance intime projetée du corps de tous les dieux (elle est alors couleur de
corail, assise sur un lotus) et Pouvoir (Shakti) transcendant de démultiplication, c'est elle qui
affronta victorieusement le Titan MahishAsura, grand amateur de méditation et de pouvoirs
magiques, dont l'orgueil démesuré offensait l'harmonie des mondes divins.
I-8. ... “Aim, Hrim, Sauh, Srim, Klim, Aum namo bhagavatyannapurne mamabhilashitam
annam dehi Svaha”, « Salutation à Toi, ô divine Annapurna, garantis-moi la
nourriture que je désire ! » — C'est cette formule-même que mon père m'a enseigné et
depuis je n'ai jamais dévié de cette discipline et, tout en persistant dans
l'accomplissement de mes devoirs selon ma naissance et mon statut, je me suis acquitté
avec ferveur de la pratique quotidienne de cette incantation.
I-9. Bien des jours se passèrent ainsi, lorsqu'un jour apparut devant moi Annapurna,
avec ses yeux immenses et son visage semblable au lotus, qui s'éclairait d'un sourire
radieux.
I-10. À sa vue, je me prosternai, face au sol, puis me relevai en joignant les mains.
« C'est bien, mon enfant, tu as bien agi; demande-moi une faveur, tu l'auras immédiatement.
»
I-11. Ô Nidagha, le meilleur des sages ! Aveuglé par l'éclat des yeux immenses de la
Déesse, je parlai ainsi : « Ô Fille des montagnes, puisse la vérité du Soi illuminer mon
esprit ! »
I-12. « Ainsi soit-il ! » Sur ces mots, elle disparut à l'instant même. Puis, comme je
revenais à la perception du monde phénoménal dans toute sa variété, l'inspiration surgit
en moi.
I-13. L'illusion s'avère quintuple en son essence (1), et je vais tout de suite te
l'exposer. C'est en raison de la première illusion que le Jiva (2) et la Divinité apparaissent
sous des formes différentes.
1 La quintuple illusion (Maya) : 1) l'âme individuelle incarnée (jiva) se perçoit comme
différente de la Divinité (sens de l'ego, ahamkara); 2) le jiva se perçoit comme l'auteur de ses
actes; 3) le jiva se perçoit comme identique à ses trois corps (sthula sharira, le corps physique -
sukshuma sharira, le corps subtil - karana sharira, le corps causal); 4) la cause du monde, la
Divinité, est perçue comme une réalité mutable; 5) le monde est perçu comme réel et distinct
de la Divinité qui l'a engendré.
2 Jiva : L’individualité vivante, l’âme individuelle, dans son état de non-réalisation de son identité
avec Brahman. Jivatman : Le Soi éternel, l’Atman qui réside en un jiva, le Témoin de la
buddhi.
3
I-14. En raison de la seconde illusion, l'attribut “auteur de ses actes” se met à caractériser
le Soi et semble réel. La troisième illusion consiste à estimer que le Jiva est interdépendant
des trois corps dont il dispose [durant ses incarnations, cf. shariras et koshas - NdT].
I-15. La quatrième illusion présume que la cause du monde, la Divinité, est une réalité
mutable. La cinquième illusion assigne une réalité au monde, et le distingue résolument
de la cause qui l'a engendré. [À l'instant même que je perçus la nature de la quintuple
illusion,] dans mon esprit ce fut une illumination, accompagnée de la cessation
instantanée de cette quintuple illusion.
I-16. Depuis cet instant-même, ma conscience s'est spontanément assimilée à
Brahman. Ô Nidagha, puisses-tu acquérir ainsi la connaissance de la Réalité ! »
I-17. Avec humilité et respect, Nidagha demanda de nouveau à Ribhu : « À moi qui
place ma confiance en toi, confie cette science de Brahman, qui n'a pas sa pareille ! »
I-18. Satisfait, Ribhu enchaîna : « Soit ! Je vais te confier la connaissance de la Réalité,
ô toi qui es sans souillures. Possède un puissant pouvoir d'action, une ardente capacité
de jouissance, ainsi qu'une grande réalisation du renoncement ! Oui, lorsque tu auras
investigué de cette façon la réalité de ta propre nature, tu seras comblé.
I-19. « Je suis Brahman, pour toujours et à jamais manifesté, pur, premier, sans fin;
il n'est nulle place pour la moindre récréation avec quoi que ce soit d'autre. » Adopte
cette résolution, purifie-toi de toutes tes négativités (1), et tu obtiendras la paix
permanente du Nirvana (2), non sans avoir au préalable purifié et pacifié tous les mouvements
de ton esprit.
1 Klesha : Cette notion est l'équivalent hindou de la notion chrétienne de péché, mais avec des
nuances importantes : 1) souillures, imperfections; 2) souffrance, difficulté, affliction; 3) facteur
d'affliction, équivalent de “péché”.
Les kleshas sont réputés être : l'ignorance, l'égoïsme, l'attraction-répulsion pour les objets du
monde, l'attachement furieux à la vie dans le corps physique par peur de la mort (cf. Yoga
Sutras de Patanjali, 2:2-9).
2 Nirvana : « fin, achèvement, conclusion » - L’extinction du monde empirique, équivalent du
nirvikalpa samadhi. Synonyme d'émancipation finale, de libération du samsara et d'épuisement
du karma, consécutifs à la réalisation de Brahman; synonyme d'expérience absolue, de
réalisation et de félicité. Cf. moksha.
I-20. Sache-le, aucune des choses vues ici-bas ne se retrouve là-bas; ici, tout est
illusion, de la même eau que les « cités célestes » et les « oasis du désert ».
I-21. Par ailleurs, ce qui n'est visible nulle part, bien qu'existant, n'est pas donné à
la conscience comme objet; au-delà de la portée du sixième sens qu'est le mental, tu dois,
ô sage, t'identifier à Cela, Tat (1).
1 Tat : « Cela » – L’Absolu dont on ne peut rien dire, sinon que Lui seul est, en vérité; le
principe transcendant et infini, qui est Vérité, connaissable par la seule expérience intime.
I-22. Saisis bien : je suis Cela, qui est l'Esprit indestructible, infini, qui est le Soi de
toute chose, intégral, saturé d'existence, abondant et indivis.
I-23. Du fait de la contemplation de l'absolue vacuité, lorsque décroît l'activité
4
mentale, il en résulte l'état d'existence-en-général (satta-samanya) (1), de Cela dont l'essence
est la conscience sans attributs.
1 Satta-Samanya : l'Existence générale, qui se situe au-delà de Sat (l'existence) et d'Asat (la
non-existence), et qui n'est ni un devenir ni un processus, mais une donnée universelle
d'existence pure et simple, qui se distingue de l'existence particulière des corps, simples et
composés, des esprits et des individus.
I-24. À coup sûr, dès lors que la conscience, Chit (1), subsiste tout en étant dénuée
de la moindre nuance objective, s'instaure alors cette Existence-en-général, d'une transparence
extrême, qui ressemble au non-être.
1 Chit : « pensée, perception, intellect, esprit » - 1) l’Intelligence, la Conscience universelle, ou
la Connaissance absolue; 2) l’Âme, l’esprit, le principe de vie dans le jiva, qui s'est uni à la pure
Conscience du Purusha. Cf. Glossaire, chitta.
I-25. Pour le Soi qui est libéré, qu'il soit encore incarné ou désincarné, il se produit
certainement cette perception ultime que l'on connaît comme l'état au-delà du quatrième
(1).
1 Turiyatita : au-delà du quatrième état de Turiya. État de suprême félicité.
Turiya : « le quatrième » - état transcendantal qui, à la fois combine et outrepasse veille, rêve
et sommeil profond (jagrat, svapna et sushupti) et constitue le substrat de ces 3 états. C'est
donc un état d'unité avec la Divinité, état de pure conscience, qui transcende les trois états de
veille, sommeil profond et rêve, et qui est caractéristique du samadhi absolu.
I-26. Ô toi sans souillures, cela se produit dans le cas d'un Connaisseur, aussi bien
lorsqu'il s'est relevé de sa séance de concentration (samadhi) (1) que lorsqu'il y est pleinement
absorbé; mais, engendré par la prise de conscience supérieure, cela ne peut se produire
chez l'ignorant (2).
1 Samadhi : état d’union avec le Dieu personnel (Ishvara) ou d’absorption dans le Dieu impersonnel
(Atman ou Brahman), la conscience étant extraordinairement vigoureuse, avec une certitude
d'omniscience, s'accompagnant d‘un sentiment de joie et de paix indicibles. C'est la
8ème et dernière étape du Yoga; l'esprit s'identifie avec l'objet médité : méditant et objet de
méditation, penseur et pensée fusionnent dans cette absorption extatique de l'esprit. On
distingue 2 degrés de samadhi: - le savikalpa samadhi, où l’aspirant conserve le sentiment de
dualité; - le nirvikalpa samadhi, où toute différenciation est exclue. On distingue également
entre Samprajñata samadhi et Asamprajñata samadhi.
2 Avidya : 1) l’Ignorance primordiale; 2) l’ignorance par méconnaissance de la Réalité.
I-27. Tous les vacillements de la flamme de sa conscience entre les divers niveaux,
états, facultés, etc., se sont évanouis depuis longtemps, son visage s'est englouti dans la
magnifique lumière de la félicité de Brahman : le sage atteint à cet état béni, par la seule
grâce de la vraie Connaissance.
I-28. Le calme intérieur et le repos profond qui se dégagent de celui qui perçoit
cette multitude de gunas (1) comme étant le non-Soi, sont réputés être la concentration
du samadhi .
1 Gunas : Qualités, attributs ou caractéristiques de l’énergie universelle, au nombre de 3, dont
la combinaison crée les divers éléments d’où procède la nature multiforme. On les considère
souvent en rapport à Prakriti, la substance cosmique et la nature issue de celle-ci, dont ils sont
les 3 ingrédients de base, utilisés pour constituer les éléments de l'univers phénoménal, et qui
déterminent leurs qualités et modes d'être : illuminant (Sattva), activant (Rajas) et entravant
(Tamas).
Ces 3 qualités ou modes d'être sont inhérents à l'univers phénoménal, et déterminent
5
les caractéristiques propres à chaque créature (animée ou inanimée) : Sattva, ou la qualité du
bien, de lumière, pureté et calme; Rajas, ou la qualité d'activité, convoitise, passion et agitation;
Tamas, ou la qualité de ténèbres, inertie, illusion et ignorance.
I-29. L'esprit ferme et stabilisé est vide d'impressions latentes (samskaras) (1); le
même état d'esprit est aussi la contemplation. Le même état est aussi l'Unicité. Par
ailleurs, il n'est rien d'autre qu'une perpétuelle quiétude.
1 Samskara : ) arrangement, apprêt, décoration; 2) impression; 3) rite, cérémonie, sacrement,
initiation; 4) prédisposition, impulsion innée, disposition acquise; formation mentale
rémanente.
Les empreintes laissées sur le subsconscient par l'expérience de cette vie-ci ou de vies antérieures,
donnent une coloration à toute la mentalité, aux réponses instinctives, aux états
d'âme, aux dispositions acquises, etc. On doit les sublimer pour parvenir à la libération. Cf.
glossaire, samskara et vasanas.
I-30. L'esprit dont les impressions latentes sont atténuées atteindra forcément l'état
suprême, dit-on. L'étape suivante, l'esprit dénué de toute impression latente, est celle
de non-auteur des actes.
I-31. D'un autre côté, le statut imaginaire d'auteur de ses actes se profile lorsque
l'esprit est empli d'impressions latentes; c'est ce qui cause toutes les souffrances; en
conséquence, il faut absolument atténuer ces imprégnations latentes.
I-32. Lorsque l'impression imaginaire d'unité avec tous les objets est chassée du
mental et que celui-ci reste constamment en état d'introversion, toutes les choses se
résolvent en un espace vide, celui de la vacuité (1).
1 Shunyata : le fait d'être vide, désert; le néant, la non-existence, la vacuité; la nature illusoire
des phénomènes.
I-33. De même que la foule qui s'agite sur un marché est tout comme inexistante
pour un observateur qui ne serait en rien relié à elle, de même aux yeux du Connaisseur
un village est comme un ermitage forestier.
I-34. S'étant retiré dans son intériorité, le Connaisseur, qu'il soit endormi ou
éveillé, qu'il marche ou lise, considère une ville, la pleine campagne ou un village comme
ne différant en rien d'un ermitage forestier.
I-35. Une fois que le calme intérieur a été conquis, le monde est également calme.
De même, pour ceux qui sont desséchés par leurs soifs secrètes, le monde est un feu brûlant.
I-36. Chez tout être qui n'est pas libéré, ce qui se trouve en son propre intérieur est
projeté sur l'extérieur.
I-37. Mais l'amant du Soi intérieur, même s'il utilise les organes d'action (1) pour
continuer à vivre, demeure non affecté par la joie ou le chagrin; on dit qu'il est en état de
concentration mentale.
1 Indriya : L'organe, et la modification mentale (vritti) associée à son fonctionnement. Les 5
organes de perception (jnanendriyas) sont : l'oreille, la peau, l'oeil, la langue et le nez. Les 5
organes d'action (karmendriyas) sont : la voix, la main, le pied, les organes d'excrétion, et l'or-
6
gane de reproduction.
I-38. Celui qui, tout naturellement et non par crainte, considère tout être comme
identique à son propre Soi et les possessions d'autrui comme sans plus de valeur que des
mottes de terre, est le seul à posséder la vision juste.
I-39. Que la mort survienne maintenant ou à la fin des cycles temporels, il
demeure sans tache, tel de l'or tombé dans un bourbier.
I-40. En ton for intérieur, considère les points suivants : « Qui suis-je ? » « D'où et
comment a surgi tout ceci ? » « Quels sont les secrets qui président à la mort et à la naissance
? » De telles investigations te seront d'un grand bénéfice.
I-41. Une fois que, grâce à ces investigations, tu auras compris ta nature réelle, ton
mental perdra sa tournure discursive et tranquillement il gagnera l'état de quiétude.
I-42. Ô Brahmane, ton esprit, guéri de son agitation fébrile, ne plongera plus dans
les activités du monde, pas plus qu'un éléphant ne peut plonger dans l'ornière creusée par
le sabot d'une vache.
I-43. Mais un esprit mesquin, ô Brahmane, plonge vraiment dans n'importe quelle
petite affaire, tout comme un moustique plonge dans la mare qu'est pour lui l'eau amassée
dans l'ornière creusée par le sabot d'une vache.
I-44. Ô le meilleur des ascètes, c'est dans la mesure où la renonciation aux objets
s'accomplit avec facilité et de plein gré, que seul subsiste le Soi suprême (l'Atman, cf. shloka
I-1), avec sa lumière transcendante.
I-45. Tant qu'il reste des objets auxquels il est dur de renoncer, le Soi n'est pas
acquis. Car c'est ce qui reste après la totale renonciation au monde des objets dans toute
sa diversité, que l'0n appelle le Soi.
I-46. Aussi, afin de réaliser le Soi, dois-tu renoncer à tout, absolument tout ! Après
t'être débarrassé de tous tes objets, assimile-toi progressivement à ce rien qui reste.
I-47. Dans le monde ambiant, quel que soit l'objet que l'on considère, il ne s'agit
que d'un processus vibratoire de la Conscience, et non d'une entité permanente.
I-48. Ô Brahmane, par la concentration du samadhi (cf. shloka I-26), le sage
témoigne d'une compréhension supérieure, concentrée au point d'atteindre la transcendance,
la paix de l'éternité, et qui prend conscience des choses telles qu'elles sont réellement.
I-49. Le terme “concentration” ou samadhi traduit l'état de stabilité inébranlable
du Soi, comparable à celui d'une montagne : sans agitation, sans égocentrisme, sans
aucun rapport avec les couples d'opposés, tel est le Soi.
I-50. Ô Brahmane, ce terme “concentration”ou samadhi traduit le flot de l'esprit
7
mené jusqu'à la perfection, qui coule sûrement, sans aucun choix ni but.
I-51. Les meilleurs parmi les connaisseurs des Védas, les grandes âmes, gagnent
cette perception stable du quatrième état (Turiya, cf. shloka I-25), qui prend forme exclusivement
à partir de la lumière de l'Esprit.
I-52. Celle-ci se loge au coeur de toutes choses et ne diffère pas vraiment du
sommeil profond, où subsistent l'esprit et l'ego.
I-53. Lorsque l'esprit a vaincu le mental, cet état suprême de Félicité divine s'ensuit
inéluctablement.
I-54. Puis vient l'oblitération de tous les désirs pour tels ou tels objets; puis c'est
l'aube nouvelle d'une lumière splendide, où tout s'annonce propice et superbe; enfin,
dans le cas des meilleurs parmi les meilleurs, sous l'emprise de l'équanimité, se produit la
transformation ineffable de la conscience en la substance même du Soi.
I-55. L'expérience directe Le révèle comme la Divinité de toutes les divinités, et le
Soi de tous les sois : à la fois mouvante et immobile, cette réalité totale et infinie du Soi
demeure dans la conscience de celui qui a parcouru une évolution rapide, toute de quiétude
vis-à-vis du monde extérieur.
I-56. La conscience qui n'est attachée par aucun lien, qui est stabilisée et contrôlée,
ne se distingue pas avec évidence dans les circonstances du monde; quant à celle qui est
encore attachée, même si elle a été de longue date assujettie à une discipline austère, elle
n'en reste pas moins liée, en état de servitude.
I-57. L'homme qui ne s'accroche plus à des points d'ancrage intérieurs, et dont l'esprit
s'éternise dans la félicité de Brahman, peut agir ou ne pas agir sur le plan extérieur :
en aucun cas, il ne sera susceptible d'être soit l'auteur de l'acte, ni celui qui en fait l'expérience.

CHAPITRE II
II-1. Nidagha demanda : « À quoi ressemble l'attachement ? Quelle sorte d'attachement
mène à la servitude humaine ? Et quelle sorte est réputée avoir un effet libérateur ?
Et comment vaincre l'attachement ? »
II-2. Ribhu lui répondit : « L'imagination, qui ignore totalement qu'il y a une
distinction entre le corps et le Soi incarné, et qui engendre la foi exclusive en le corps et le
monde matériel – voilà la source de l'attachement qui asservit.
II-3. Tout ceci est le Soi (l'Atman, cf. shloka I-1), aussi que chercher ici et qu'éviter ?
Telle est la position de non-attachement qu'entretient le libéré-vivant, Jivanmukta (1).
1 Jivanmukta : l’homme émancipé au cours de son existence, le libéré-vivant, celui qui a
8
réalisé Brahman tout en conservant conscience de son corps.
II-4. Je n'existe pas; nul, autre que moi, n'existe non plus; ni ceci, ni un autre, ni le
non-autre n'existent. Telle est l'attitude de ce qu'on nomme le non-attachement, avec l'affirmation
continuelle : « Je suis Brahman » (1).
1 AHAM BRAHMASMI : « Je suis Brahman », mantra par lequel est affirmée l’identité du jiva et
de Brahman. Cf. Mahavakyas.
II-5. Il n'approuve pas l'inactivité; pourtant, il ne se cramponne pas à des activités.
C'est lui, le renonçant, il regarde tout avec une superbe égalité d'humeur. C'est lui que
l'on appelle le non-attaché.
II-6. Celui qui renonce aux fruits de tous ses actes, sur le plan intérieur également,
et pas seulement sur le plan concret – celui-là est un adepte, il est non-attaché.
II-7. Les imaginations et toute la gamme des activités qui en découlent sont abolies
[“guéries”, dit l'Upanishad – NdT] ici-même, en cette vie, par le refus de céder à l'imagination;
ainsi développe-t-on un esprit sain.
II-8-9. L'esprit qui ne s'accroche pas aux actes, ni aux pensées, ni aux choses, qui
ne se livre pas à des vagabondages dans les trois temps ni à des supputations sur le proche
avenir, mais qui repose en toute quiétude dans la Conscience absolue (Chit, cf. shloka I-24)
et uniquement en elle, ne trouvant aucun plaisir nulle part ailleurs, pas même lorsqu'il se
tourne vers quelques objets, cet esprit-là trouve ses délices en le Soi.
II-10. Qu'il soit en train d'accomplir ou non l'une quelconque de toutes les activités
de la vie dans la matière, agissant comme non-agissant, son occupation véritable est de
prendre ses délices en le Soi.
II-11. Et même, s'il abandonne aussi cet élément objectif (prendre ses délices en le Soi)
pour demeurer uniquement en tant que Conscience suprême absolument stable, le Jiva
pleinement apaisé demeure en le Soi, telle une gemme rayonnante.
II-12. L'état de quiétude du mental qui a été dompté, libéré de toutes ses références
objectives, c'est cela que l'on nomme le sommeil profond éveillé.
II-13. Cet état de sommeil profond éveillé, ô Nidagha, que l'on ne développe pleinement
que par la pratique, est nommé le Quatrième (Turiya, cf. shloka I-25) par les meilleurs
des connaisseurs de la Vérité
II-14. C'est par ce quatrième état que l'on atteint à l'immortalité, puis on parvient à
un calme total, à mi-chemin entre le délice et le non-délice, dont la nature demeure
néanmoins celle de la félicité (1), invariablement.
1 Ananda : suprême béatitude; bonheur, joie, félicité.
II-15. S'étant ainsi élevé au-dessus de toutes les valeurs relatives, telles la non- félicité
et la suprême félicité, le yogi, qui se tient maintenant hors du temps, atteint à l'état
au-delà du quatrième, qui est réputé être la libération finale.
9
II-16. Tous les liens qui obligent à la renaissance ont été dénoués et toute les mes -
quines vanités de Tamas (1) ont été dissoutes; le grand sage demeure dans l'être de félicité
du Soi suprême, tel un cristal de sel immergé dans l'eau [prêt à se dissoudre en elle, dans une
unité indissociable – NdT].
1 Tamas : l’une des 3 Gunas (qualités ou éléments constitutifs) de la prakriti primordiale; la
roideur obscure, comportant les notions de ténèbres, d’ignorance, de torpeur et d’inertie. Cf.
rajas et sattva. Dans le jiva, tamas induit inertie, obscurité mentale, lenteur et lourdeur. Cf.
shloka I-28.
II-17. Cela (Tat, cf. shloka I-21) qui est la réalité sise au-delà de la preuve empirique et
expérimentale, néanmoins présente et sous-jacente aux perceptions des opposés dans les
divers plans de la matière et de la conscience, cela est l'essence de la Réalité suprême.
Brahman, à ce qu'on dit, est cela.
II-18(a). La servitude fait partie intégrante de l'objet; aussitôt cet aspect supprimé,
la libération se produit, à ce qu'on dit.
II-18(b)-19. Baignant dans cette expérience que rien ne peut contrarier, ayant opéré
la discrimination requise entre la substance et la perception, demeure ainsi; car c'est ainsi
que l'on atteint à la paix du sommeil profond. Et de cette paix, se développe le Quatrième
état; aussi, immobilise ton regard intérieur sur Cela, Tat.
II-20. Le Soi n'est ni subtil, ni grossier; ni manifeste, ni occulté; ni spirituel, ni
matériel; ni non-être, ni être.
II-21. Cette monade, non-duelle, impérissable, qui est devenue objet, terrain où
évolue le mental et les organes sensoriels, n'est ni une identité “Je” ni une altérité, ni unité
ni multiplicité.
II-22. Cette joie réelle que l'on trouve dans la mise en abîme de la relation objetperception,
c'est bien cela l'état transcendental; aussi n'est-il en lui-même rien du tout,
pour ainsi dire.
II-23. On ne trouve pas la libération au sommet du ciel; ni dans un monde inférieur
(1); ni même sur terre. L'extinction du mental dans lequel tous les désirs sèchent sur pied,
voilà qui est réputé être la libération.
1 ... au plan terrestre, bien sûr. Voir le diagramme « Les 14 Lokas ou plans cosmologiques » (uniquement
en anglais, mais facile à comprendre) pour une description assez détaillée de notre
macrocosme.
II-24. En entretenant la pensée « Que j'obtienne la libération ! », le mental surgit,
[pleinement actif - NdT]; et l'asservissement à la vie dans le monde est forte dès lors que le
mental est agité de pensées, quelles qu'elles soient.
II-25. Le simple fait de ne pas purifier son esprit réduit notre condition à une transmigration
sans fin; au contraire, le simple fait de le purifier entraîne, dit-on, la libération.
II-26. Que représentent l'asservissement et la libération en regard du Soi qui transcende
toutes choses et qui, omnipénétrant, imprègne toutes formes ? Réfléchis-y en toute
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liberté.
II-27. Aimant l'Esprit, planant au-dessus de tous les espoirs, tout de plénitude, la
pensée sanctifiée, il a gagné le stade de l'incomparable quiétude, et ne cherche plus rien
ici-bas.
II-28. On l'appelle un Jivanmukta, un libéré de son vivant, celui qui vit sans aucune
attache, se tenant dans l'Être pur qui est le substrat de la vie universelle, l'Esprit dont on
ne peut douter, et qui est le Soi.
II-29. Il n'éprouve pas de curiosité avide pour ce qui est encore à venir; il ne mise
pas sur le présent; il ne cultive pas le souvenir du passé; et pourtant, il accomplit tout ce
qui est à faire.
II-30. Jamais il ne s'attache, même à ceux qui s'accrochent à lui; il est dévoué à ceux
qui sont des adeptes, et sévère, si l'on peut dire, pour ceux qui sont durs.
II-31. Enfant parmi les enfants; adulte parmi les adultes; intrépide parmi les
intrépides; juvénile parmi les jeunes gens; mélancolique parmi les mélancoliques;
II-32. Résolu, ressentant un bien-être constant, ayant des manières raffinées, des
paroles vertueuses, avisé, simple et doux; jamais enclin à l'auto-apitoiement;
II-33. Grâce à la discipline, au moment où cesse la pulsation des fonctions vitales,
le mental est totalement dissous, seule reste la félicité impersonnelle, le Nirvana (cf. shloka
I-19), ...
II-34. ... face auquel tous les discours descriptifs tournent court (rebroussent chemin,
dit le texte). Soutenu par l'oblitération de toutes les constructions mentales de l'individu,
cet état s'installe, qui est celui de Brahman.
II-35. Voici le Soi suprême dont l'essence est la Lumière de la Conscience sans
commencement ni fin; aux yeux du sage, cette lumineuse certitude est la connaissance
authentique.
II-36. Cette plénitude qui provient de la certitude que « le monde entier est le Soi,
et uniquement Lui », voilà la mesure adéquate de la réalisation du Soi, universellement
valable.
II-37. Tout est le Soi, et uniquement Lui; que représentent donc les états étiquetés
être et non-être ? Vers où se sont-ils envolés ? Où sont passées ces notions d'asservissement
et de libération ? Rien ne se distingue, si ce n'est Brahman, et uniquement Lui.
II-38. Tout est le Un, le suprême, le céleste. Qu'est la libération ? Qu'est l'asservissement
? Ceci est l'immense Brahman, établi dans toute Sa puissance, ayant déployé Sa
forme, et la dualité est abolie, reléguée dans les lointains; aussi, sois toi-même, ton Soi et
uniquement le Soi.
11
II-39. Lorsque les formes d'un animal de cheptel, d'un rocher et d'une pièce d'étoffe
sont vues correctement, il n'y pas même l'ombre d'une différence; en vérité, où sontelles
ces fameuses différences, fondées sur l'imagination ?
II-40. Sois toujours Cela, Tat, cette essence impérissable et sereine, qui était déjà là
au début des temps et sera toujours là à la fin des temps, comme elle était présente à ta
naissance et le sera toujours à ta propre mort.
II-41. Sous les différenciations du mental, qui distingue entre dualité et non-dualité,
illusionné par les concepts de vieillesse et de mort, c'est le Soi et lui seul qui brille
tout au long de ces phases de manifestation, tout comme c'est l'océan qui étincelle sous
les formes de ses vagues.
II-42. Quelle jouissance, quels fruits désirés, pourraient le détourner de sa contemplation,
celui qui s'y est établi fermement, maintenant sa pensée en union constante au
pur Soi qui abat l'arbre aux dangers, en union constante à la suprême félicité ?
II-43. Les plaisirs intellectuels sont les ennemis désignés de celui qui utilise intensivement
son mental; mais ils ne peuvent l'émouvoir en aucune façon, celui qui est établi
fermement en le Soi, tout comme une douce brise ne peut agiter une colline.
II-44. « La pluralité existe à travers les diverses fantaisies de l'imagination, mais
non dans la Réalité, du moins au plan intérieur, de même qu'on ne trouve rien que de
l'eau dans un lac. » Si un homme est empli de cette seule certitude, alors on dit qu'il est
libéré. Il est celui qui a perçu le Réel.

CHAPITRE III
III-1. Nidagha demanda : « Quelle est la nature de Videhamukti, la libération hors
du corps ? Quel sage célèbre l'a possédée ? À l'aide de quel yoga a-t-il atteint cet état
suprême ? »
III-2. Ribhu lui répondit : « Dans la région de Sumeru (1), le célèbre sage Mandavya
devint libéré de son vivant en s'aidant de la vérité selon l'enseignement de Kaundinya.
1 Sumeru : le beau mont Méru.
Méru : le mont Méru, équivalent de Kula. Vertigineusement haute, surplombant tous les
mondes, c'est la montagne où résident les dieux, où Shiva s'est établi à jamais en méditation
profonde. Le mont Méru est l'axe du monde, il supporte le ciel. C'est un symbole yoguique, au
surplus, ainsi que la graine centrale sur un japa mala, rosaire à litanies.
III-3. Lorsqu'il eut atteint l'état de Jivanmukti, la libération de son vivant, ce
connaisseur prééminent de Brahman, ce grand sage, prit la décision – une fois pour toutes
– d'abstraire tous ses organes sensoriels de tout contact avec leurs objets respectifs.
III-4. Il s'assit dans la posture du lotus, maintint ses yeux mi-clos, et évita soigneu-
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sement et sans hâte tout contact avec les objets du plan intérieur comme du plan extérieur.
III-5. Puis, recourant à son mental exempt de toute négativité, il réfléchit au degré
de stabilité qu'avait atteint son esprit : « C'est clair, même quand je l'abstrais, cet esprit –
le mien ! - est effroyablement dissipé. »
III-6. Il folâtre, d'un bout d'étoffe à un pot et de celui-ci à une grosse carriole ! Oui,
cet esprit folâtre parmi les objets comme un singe sautille d'un arbre à l'autre.
III-7. Les cinq ouvertures sensorielles (jnanendriyas. cf. shloka I-37), à savoir les yeux,
les oreilles, le nez, la langue et la peau, je les surveille de près, d'un esprit vigilant.
III-8. Ô vous, organes des sens ! Abandonnez donc peu à peu votre état de perpétuelle
agitation. Me voici, Moi, le Soi spirituel d'essence divine, le témoin universel !
III-9. C'est en tant que Soi omniscient que j'ai élucidé la nature de la vue et des
autres organes de perception, et je suis entré dans la paix et dans une sécurité profonde.
La félicité m'a délivré de tout souci ou crainte.
III-10. Sans nulle interruption, je repose au sein de mon Soi, en Turiya, l'état transcendental
(cf. shloka I-25); mes souffles vitaux (1), ces extensions du Soi, se sont tous apaisés,
dans l'ordre adéquat.
1 Prana : 1) souffle, respiration, vent; 2) principe de vie, vitalité, énergie, force. L’énergie vitale
sous-jacente à toute la manifestation cosmique, individuelle et collective; cette énergie remplit
5 fonctions : - prana : l’appropriation, l'ascension (inspiration); - apana : l’expulsion, la
descente (expiration); - vyana : la distribution et la circulation (rétention du souffle); - udana :
l’émission de sons; l'assimilation des énergies matérielles en énergies subtiles; - samana : l’assimilation
des énergies subtiles transformées par udana (digestion et métabolisme de la nourriture).
III-11. Ce que devient un feu qui a lancé des multitudes de flammes, une fois que
son combustible s'est épuisé – c'est ce que je suis; il a flamboyé de mille feux, il est
maintenant éteint – oui, le feu qui flambait a vraiment trouvé son extinction.
III-12. Ayant été purifié de part en part, je persévère dans l'égalité d'humeur, prenant
un égal plaisir en toutes circonstances, de la façon dont les choses se présentent. Je
suis pleinement éveillé, et néanmoins profondément endormi; et bien que je dorme d'un
sommeil sans rêve, je suis néanmoins totalement éveillé.
III-13-14. Prenant refuge dans le quatrième état, Turiya, je demeure à l'intérieur de
mon corps en mode de stabilité, après que j'aie abandonné, en même temps que le long
chapelet de sons qui culminent en Om (1), tous les objets dans les trois mondes qui furent
façonnés par l'imagination.
1 Il s'agit probablement des mantras et des exercices de concentration sur les sons mystiques.
Cf. Dhyana-Bindu Up, shlokas 9 à 39.
III-15. Tel l'oiseau qui, pour s'envoler à travers le ciel, s'extirpe du filet dans lequel il
s'était empêtré, le grand sage se débarrasse de toute identification avec les organes senso-
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riels; puis il perd conscience de ses membres, devenus des appendices illusoires.
III-16. Il a gagné ce savoir qui est celui de l'enfant nouveau-né; et, comme si l'air
devait à son tour renoncer à son pouvoir vibratoire, il en a terminé avec cette tendance
compulsive de la conscience à s'attacher aux objets.
III-17. Il a atteint ensuite à cet état de la Conscience que rien ne peut qualifier –
état d'Être pur et simple – ayant pris refuge, pour ainsi dire, dans l'état du sommeil sans
rêves, il est demeuré immuable, telle une montagne.
III-18. Il a gagné la stabilité du sommeil sans rêves, et il est parvenu au quatrième
état, Turiya (cf. shloka I-25); il est passé par-delà la félicité, et pourtant il demeure en béatitude;
il est devenu à la fois être et non-être.
III-19. C'est alors qu'il devient Cela, Tat (cf. shloka I-21), qui est au-delà de l'atteinte
même des mots, qui est le néant (1) des partisans de la vacuité (2) et le Brahman des
connaisseurs de Brahman...
1 Shunyata : le fait d'être vide, désert; le néant, la non-existence, la vacuité; la nature illusoire
des phénomènes.
2 Shunyavada : Doctrine philosophique, notamment bouddhiste, qui conclut à la vacuité du
monde phénoménal, et qui fut défendue par Nagarjuna.
III-20. ... Cela, qui est la Connaissance (1) pure et sans défauts des Jnanin (2), le
Purusha (3) des Sankhyas (4) et l'Ishvara (5) des yogis; ...
1 Jnana : « connaissance, sagesse » - Connaissance véritable de la nature propre de l'être, par
expérience directe de son identité avec Brahman, sur laquelle se fonde la notion de Sagesse,
laquelle distingue entre le Réel et l'irréel. C'est aussi, dans un sens plus large, la Connaissance
sacrée dérivée de la méditation sur les vérités les plus hautes de la religion et de la philosophie,
qui apporte à l’homme la compréhension de sa propre nature.
2 Jnanin : Disciple qui suit la voie du Jnana Yoga et est devenu un connaisseur du Soi
suprême, de Brahman en tant que Vérité absolue.
3 Purusha : « personne, esprit conscient » - 1) Le Principe psychique universel; s’oppose à Prakriti
dans le système dualiste du Samkhya. Esprit et Matière, respectivement, mais aussi
principes mâle et femelle, Purusha est la pure Conscience non-manifestée, par opposition à
Prakriti, la nature naturante, l'énergie de la manifestation à travers laquelle les univers se
déploient. 2) le véritable Moi, l'âme qui réside dans le corps physique; 3) la Conscience
suprême, substrat de toutes les opérations de la substance, Prakriti. Il est alors synonyme
d'Être Suprême, d'Âme Suprême ou universelle; Adi Purusha est la Personne-archétype,
Parama Purusha est l'Être suprême, et Purushottama est le meilleur parmi les Purushas.
4 Sankhyas : partisans du Samkhya (ou Sankhya) : Un des 6 grands systèmes philosophiques
hindous; a parfois le sens de jnana yoga. Cf. darshana. Le Samkhya est la philosophie védique
originelle, celle que prône Krishna dans la Bhagavad Gita (2:39; 3:3,5; 18:13,19).
L’une des écoles de philosophie hindoue, fondée par Kapila, qui rend compte systématiquement
de l’évolution cosmique. Elle est ainsi nommée parce qu’elle dénombre 25 tattvas
(catégories), à savoir: Purusha, l’Esprit cosmique; Prakriti, la Substance cosmique; Mahat,
l’Intelligence cosmique; Ahamkara, le principe d’individuation; Manas, l’esprit, le mental cosmique;
les 10 Indriyas, les 10 facultés sensorielles abstraites de connaissance et d’action; les 5
Tanmatras, les 5 sens subtils (son, toucher, vue, goût et odeur) qui sont en relation avec les
facultés sensorielles; et les 5 Mahabhutas, les 5 « grands éléments » fondamentaux grossiers :
éther (espace), air, feu, eau et terre. Ces outils cognitifs soutiennent et complètent les disciplines
du Yoga, et ces deux systèmes vont être utilisés conjointement, imprégnant tout
l'hindouisme ultérieur, y compris le bouddhisme.
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5 Ishvara : « Dieu ou Seigneur suprême » - Dieu personnel; aspect relatif et formel de Brahman,
par opposition à son caractère d’Absolu, hors de la manifestation. C'est alors l'aspect personnifié,
anthropomorphique du Saguna Brahman. Ishvara est le Pouvoir suprême, le Maître
du manifesté et du non-manifesté, le Régent cosmique, et il possède les pouvoirs
d'omnipotence, d'omniprésence et d'omniscience. Cf. Bhagavan.
III-21. ... Cela, qui est le dieu Shiva des Shivagamas (1), qui est le Temps (2) de ceux
qui affirment le Temps comme seul principe premier, qui est la doctrine finale, commune
à tous les Shastras (3), et qui est aussi le consensus spontané que tous les êtres partagent
au fond de leur coeur; ...
1 Shivagama : les Agamas de Shiva, l'ensemble des textes sacrés constituant la Révélation en
relation avec ce dieu, considéré comme le Seigneur suprême, tout à la fois immanent et transcendant.
Il y a dans le corpus des Shivagama, deux divisions principales: les 64 Shiva Agamas
du Cachemire et les 28 Agamas du Shiva Siddhanta. Quoiqu'il en soit, et aussi diverses que
soient les sectes shivaïtes, les Shivagama demeurent le fil unificateur qui, par-delà les particularismes
d'école, confère une forte homogénéité à tout le Shivaïsme. Les Agamas eux-mêmes
affirment leur totale conformité aux enseignements des Védas (ils contiennent l'essence même
des Védas) et qu'il faut leur accorder le même degré de dévotion lorsqu'on les étudie.
2 Kala : 1) la puissance irrésistible par la vertu de laquelle les phénomènes se présentent dans
un ordre de succession déterminée; 2) le temps; 3) unité rythmique, en science du son
(musique et mantra).
3 Shastra : le système philosophique, comportant 6 darshanas (vision, point de vue) : le
Nyana, le Vaishesika, le Mimamsa, le Samkhya, le Yoga et le Védanta.
Le savoir systématisé et élaboré en traités. Par extension, tout manuel ou recueil de
règles, tout livre ou traité, en particulier un traité religieux ou scientifique, toute oeuvre sacrée
d’autorité divine. Les shastras incluent notamment les codes moraux et sociaux, les traités de
connaissance, action et vie justes, les disciplines artistiques, les méthodes de yogas.
III-22. ... Cela, qui est la Totalité, la Réalité omnipénétrante, la Vérité. Oui, il* est
devenu Cela, Tat, le son qui n'a jamais été prononcé, le sans-mouvement, ce qui illumine
même les lumières; ...
* le grand sage, cf. shloka III-15.
III-23. ... le Principe dont la seule preuve est l'expérience que l'on peut en avoir –
ainsi il demeure, en tant que Cela, Tat.
III-24. Cela qui est non-né, immortel, sans commencement, qui est l'état originel et
immaculé, un et indivis – ainsi il demeure, en tant que Cela, Tat, dans un état plus subtil
que celui de l'espace céleste (1). En l'espace d'un instant, il est devenu la Divinité révérée.
»
1 Akasha : « qui n'est pas visible » - L'espace, l'éther, le ciel cosmique. Le milieu spirituel dans
lequel la manifestation se déploie. Principe de la matière ultra-subtile qui est le substrat de
l’univers, qui sous-tend, soutient et pénètre tout. C'est le plus subtil des cinq éléments-racines,
dont la vibration donne naissance au son (shabda), puis à la parole et à l'audition; c'est à partir
de ses multiples combinaisons avec les autres éléments-racines que toute la Création a opéré,
en utilisant ce véhicule de la Vie et du Son primordial qu'est l'éther; cf. bhuta et les 36 tattvas.

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CHAPITRE IV
IV-1. « Le Jivanmukta possède-t-il des caractéristiques telles que le pouvoir de téléportation
[voler dans l'espace, dit le texte], etc. ? Dans l'affirmative, ô grand sage*, cette caractéristique
ne se présente pas chez l'homme parfait, tel que nous venons de le décrire.
* Nidagha, venu s'instruire auprès de Ribhu.
IV-2. En effet, ô Brahmane, un non-connaisseur du Soi, toujours captif [de Maya -
cf. infra, shloka IV-33], obtient les pouvoirs de téléportation, etc.(1), en s'aidant des vertus
de certaines substances spécifiques, de certaines incantations, pratiques et rites, aux
moments opportuns.
1 Siddhi : pouvoir supranormal acquis par la pratique de la méditation et d'une ascèse ( tapas)
exigeante, ou s'éveillant spontanément en cas de maturité spirituelle. Bien qu'ils se manifestent
spontanément et selon les besoins et capacités de l'individu, ils sont considérés comme
des entraves sur la Voie, en tant qu'ils viennent subtilement renforcer l'auto-satisfaction et l'égoïsme.
Il est conseillé de ne pas les cultiver, voire de les abandonner, pour aller plus avant.
On en dénombre 8 : 1) ahima: diminution; capacité de se rendre aussi petit qu'un atome, ou de
vision à cette échelle; 2) mahima: grossissement; capacité de se rendre aussi grand qu'un cosmos,
ou de vision à cette échelle; 3) laghima: extrême légèreté, lévitation; 4) prapti: omniprésence,
dédoublement, capacité de se déplacer n'importe où à volonté; 5) prakamya: capacité
d'obtenir tous ses désirs; 6) vashitva: contrôle sur les forces naturelles; 7) ishititva: suprématie
sur les lois naturelles; 8) kama-avasayitva: complète satisfaction de ses volontés. Mais le siddhi
suprême (parasiddhi) est la réalisation du Soi, Parashiva ou Brahman.
Par ailleurs, 6 autres siddhis concernent les pouvoirs de l'âme évoluée : 1) adarsha siddhi ou
divya siddhi, la clairvoyance: 2) shravana siddhi ou divyashravana, la clairaudience; 3) pratibha
siddhi, la divination; 4) vedana siddhi, le clair-toucher et le pouvoir de guérison; 5) asvadana
siddhi, le clair-goût; 6) varta siddhi, le clair-odorat. Là encore, on les considère comme des
obstacles majeurs au samadhi. De plus, ils renforcent, eux aussi, la vanité spirituelle et font
écran à l'acquisition de prapatti, la soumission complète à la volonté de la Divinité, des dieux
ou du Maître.
IV-3. Mais cela ne concerne en rien le connaisseur du Soi. Celui qui trouve son
contentement en son propre Soi, ne rêve jamais des magies attachées à la nescience (avidya,
cf. shloka I-26).
IV-4. Quels qu'ils soient, tous les objets présents dans le monde sont réputés être
de même étoffe que la nescience. Comment le grand yogi, qui a dissipé toute nescience,
pourrait-il tomber dans leur illusion ?
IV-5. Qu'il soit un saint personnage ou un homme de petite compréhension, quiconque
convoite le groupe des pouvoirs yoguiques (siddhis) les obtiendra l'un après
l'autre, au moyen d'un programme de pratiques, dont le rôle est décisif pour leur acquisition.
IV-6. Substances, incantations, pratiques et rites aux moments opportuns, produisent
les pouvoirs yoguiques, indéniablement. Aucun d'eux ne hissera jamais un
homme à la stature de la Divinité !
IV-7. C'est uniquement sous l'aiguillon d'un vif désir qu'un homme travaillera pour
acquérir des pouvoirs miraculeux. L'homme parfait, lui, du fait qu'il ne recherche rien, ne
peut entretenir le moindre désir, quel qu'il soit.
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IV-8. Quand tous les désirs se sont taris, ô sage, le Soi est gagné. Comment pourrait-
il désirer des pouvoirs miraculeux, le sage qui a maîtrisé le mental ?
IV-9. Le libéré de son vivant, Jivanmukta, ne ressentirait aucune surprise si le soleil
se mettait à rayonner une lumière froide, la lune des rayons brûlants et le feu lancer des
flammes vers le bas.
IV-10. Le monde en son entier est surimposé à la Réalité suprême, la Base, de
même que le serpent est surimposé à la corde (1). Quant aux merveilles surimposées aux
réalités, elles n'éveillent aucune curiosité chez le Jivanmukta.
1 Parabole célèbre de l'illusion typique de Maya : sur le chemin, une corde au loin semble au
premier abord un serpent et effraie. S'en approchant, on découvre, soulagé, qu'il ne s'agit que
d'une simple corde inanimée. L'expérience illusoire du serpent dans la corde n'est pas intrinsèque
à la corde en elle-même. Cf. Atman Up., II-26-27(a).
IV-11. Oui, vraiment, ceux qui ont appris ce qu'il faut savoir et tranché tous les
attachements, dont le mental est bien développé, dont les noeuds du coeur (1) ont aussi été
tranchés, ceux-là sont libérés, bien que vivant dans leur corps.
1 Granthi : « noeud; jointure, articulation » - noeud de vêtement; glande, ou chakra en anatomie.
Selon la physiologie yoguique et le Kundalini Yoga, il y a 3 noeuds qui sont tissés par
l'illusion de la Maya et font un obstacle puissant au progrès spirituel et à la réalisation : ce sont
l'ignorance fondamentale, avidya (et son corollaire immédiat, ahamkara, le sens de l'ego et de
la séparativité), lesquels entraînent le désir de ce qui est extérieur à l'ego, kama, et l'activité
déployée afin de combler ses désirs, karma.
IV-12. Comme mort, son esprit n'est ému ni par la joie ni par le chagrin, et rien ne
peut l'arracher brusquement de son équanimité, pas plus que les souffles d'air ne peuvent
remuer une montagne puissante.
IV-13. Quasi mort est l'esprit qui reste impassible, indifférent au danger, au
manque de ressources, à l'enthousiasme, à l'hilarité, à l'ennui, ou à un grande allégresse.
IV-14. La destruction du mental est double, la déterminée et l'indéterminée (1).
Chez le Jivanmukta, elle est déterminée; chez le Videhamukta, le libéré hors de son corps,
elle est indéterminée.
1 Le double concept “déterminé/indéterminé” correspond grosso modo aux deux types de
samadhi : - le savikalpa samadhi, où l’aspirant conserve le sentiment de dualité; - le nirvikalpa
samadhi, où toute différenciation est exclue. En effet, dans la destruction du mental (quasi
samadhi) chez le jivanmukta, des attributs déterminant la qualité de la conscience demeurent;
donc il y a encore “détermination”. À l'inverse, chez le videhamukta, libéré hors de son corps,
tout attribut déterminant la conscience a totalement disparu, il y a donc “indétermination”
absolue de ce qu'est la conscience ou la non-conscience dans cet état de suprême sainteté (cf.
infra, notamment shloka IV-20-21).
IV-15. Le mental, par sa simple présence, incline vers la souffrance; avec sa destruction,
la joie passe au premier plan de la conscience. En conséquence, mets en veilleuse le
mental existant et mets en oeuvre sa destruction.
IV-16. La nature du mental, sache-le, ô sans péché, est folie ! Dès lors qu'a péri
cette folle nature, l'essence authentique de l'esprit, à savoir le non-mental, se dévoile.
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IV-17. L'esprit du Jivanmukta, libéré de son vivant, manifeste des qualités telles que
l'amabilité, etc., et il est riche d'impulsions nobles; il ne se réincarnera plus.
IV-18. Cette destruction du mental chez le Jivanmukta est déterminée; mais, Nidagha,
la libération hors du corps, Videhamukta, est accompagnée d'une destruction du
mental indéterminée.
IV-19. Le Videhamukta est celui qui a réalisé le Soi un et indivis; son esprit, même
s'il fut habité de toutes les qualités d'excellence, est désormais dissous.
IV-20-21. Dans ce statut suprêmement saint, immaculé, de la libération hors du
corps, caractérisé par le non-mental, dans cet état de destruction indéterminée du mental,
rien, absolument rien ne demeure, ni les qualités ni leur absence; ni la gloire ni son
absence; rien au monde ne demeure, quoi que puisse être ce rien.
IV-22. Ni aurore, ni crépuscule; ni joie, ni colère; ni lumière, ni obscurité; ni crépuscule,
ni jour, ni nuit; ni être, ni néant, ni moyen terme ne caractérisent le statut de
libération hors du corps.
IV-23. C'est un statut de vaste espace qui est associé à ceux qui sont passés par-delà
l'intellect et les pompes de la vie dans le monde, d'espace vaste comme le ciel, comme le
royaume des vents.
IV-24. C'est là que les grands Jivanmuktas, dont les corps sont déjà d'éther subtil,
deviennent désincarnés, passant à l'étape de libération hors du corps; toutes leurs souffrances
sont guéries; ils sont devenus immatériels, totalement paisibles, immobilisés en
pleine félicité, loin des attributs d'activité passionnée et d'inertie ignorante (Rajas et Tamas,
cf. shloka I-28). C'est là que se dissolvent les derniers reliquats de ce qui fut leur conscience.
IV-25. Ô grand sage Nidagha, débarrasse ton esprit de toutes ses tendances
latentes (1), puis concentre-le avec force et dépasse toute construction mentale.
1 Samskara : 1) arrangement, apprêt, décoration; 2) impression; 3) rite, cérémonie, sacrement,
initiation; 4) prédisposition, impulsion innée, disposition acquise; formation mentale
rémanente.
Les empreintes laissées sur le subsconscient par l'expérience de cette vie-ci ou de vies
antérieures, donnent une coloration à toute la mentalité, aux réponses instinctives, aux états
d'âme, aux dispositions acquises, etc... On doit les sublimer pour parvenir à la libération. Cf.
vasanas.
IV-26. Cette Lumière qui brille de son propre feu, éternellement, et qui illumine
l'univers... elle seule est le témoin de ce monde, le Soi qui est en tous, l'Un absolument
pur.
IV-27. En tant qu'Intelligence, c'est la base d'où sont émanés tous les êtres vivants.
Ce Brahman non-duel, caractérisé par la vérité, la connaissance et la félicité, c'est Lui l'objet
de toute instruction.
IV-28-29. Le sage est parvenu au terme de sa tâche dès lors qu'il a réalisé « Je suis
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Brahman » (Aham Brahmasmi, cf. shloka II-4); car Brahman est la base universelle, Il est nonduel,
suprême, éternel, Il est de l'essence de Sat-Chit-Ananda, Existence-Conscience-Félicité
absolues (1), au-delà de la portée de la parole et du mental.
1 Sat Chit Ananda : Existence-Conscience-Félicité absolues, la triple caractéristique de la Réalité
absolue, Brahman; terme traduisant la nature du Nirguna Brahman, (le Brahman sans attribut),
adopté par la Shruti et considéré comme concept essentiel par la philosophie Advaita.
IV-30. Là, en Brahman, ne scintille ni lune ni soleil, ne souffle aucun vent, ne se
tient aucun dieu. Seule déploie Sa luminosité cette Entité suprême qui est l'Être, spontanément
pure, dénuée de guna rajas (1).
1 Rajas : le 2ème des 3 Gunas, le dynamisme passionnel; l'action, la passion, l'émotion.
Cf. shloka I-28.
IV-31. Le noeud du coeur s'est fendu (cf. shloka IV-11); tous les doutes sont tranchés
net. Toute ses propensions à l'action diminuent lorsque Celui-ci, qui est à la fois ici-présent
et bien au-delà, se manifeste à la vue du sage.
IV-32. Dans ce corps, résident deux oiseaux, répondant au nom de Jiva (1) et de Seigneur,
qui y vivent ensemble. Des deux, c'est le Jiva qui se nourrit du fruit de l'action,
mais non l'auguste Seigneur.
1 l'âme individuelle, cf. shloka I-13.
IV-33. Solitaire en sa qualité de Témoin, vierge de toute participation, l'auguste
Seigneur étincelle de Sa propre lumière. C'est à travers l'écran de Maya (1) que fut projetée
la distinction entre eux deux. Car l'Esprit est autre que Ses formes créées; mais comme
jamais Il ne diminue, l'Esprit n'est en rien différent de tout le créé (2).
1 Maya : Le pouvoir de l'Illusion cosmique. La Puissance (shakti) de Brahman se manifestant
en tant qu’univers phénoménal; la manifestation sous son aspect grossier, subtil et causal.
Maya est synonyme d’ignorance (avidya), les illusions découlant de la confusion entre
l'existence relative et la réalité; car elle est la grande Enchanteresse qui possède 2 pouvoirs :
avriti ou avarana shakti ( pouvoir d’obnubilation) et vikshepa shakti ( pouvoir de projection).
2 Ici, l'argument est subtil : le Seigneur, l'Atman ou Brahman, est autre que Ses formes créées
et manifestées en tant qu'univers, et simultanément il est l'essence intime de tout le créé, d'un
bout de l'univers à l'autre, car s'il y était resté étranger, il aurait été – en son essence et en ses
forces vives – diminué d'autant de créé qu'en comporte l'univers. Or un Être absolu diminué
par la création qui a émané des pouvoirs issus de Lui, ne serait plus un Être absolu , mais une
simple entité relative, sujette aux changements, à la décrépitude, et à la mort... Le shloka
suivant est éloquent quant à la nécessité de raisonner avec une logique rigoureuse pour parvenir
à Jnana.
IV-34. Du fait que l'unité de l'Esprit ne peut se dévoiler qu'au moyen du raisonnement
et de la connaissance adéquats, une fois que cette unité a été saisie dans sa totalité,
il n'est plus de souffrance, et il n'est plus d'illusions.
IV-35. Possédant la certitude suivante : « Je suis la base de l'univers tout entier, Je
suis l'infrangible Vérité et Connaissance », le sage a acquis la capacité de dissoudre toute
souffrance.
IV-36. Ceux dont les imperfections ont toutes été atténuées, réalisent tout en restant
dans leur propre corps le Témoin universel, dont l'essence est l'Être qui irradie Sa
propre luminosité; mais non ces autres qui sont restés sous l'emprise de Maya (cf. shloka
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IV-33).
IV-37. Que le Brahmane éclairé, qui ne connaît dès lors que Lui seul, entreprenne
d'établir la sagesse [en son esprit - NdT]; et, pour ce faire, qu'il ne se repose pas sur une multitude
de vocables, qui ne sont là que pour masquer la lassitude verbale.
IV-38. Une fois qu'il aura maîtrisé la connaissance de Brahman, qu'il vive la vie
simple et innocente de l'enfant (1). Une fois qu'il aura maîtrisé à la fois la connaissance de
Brahman et l'innocence de l'enfant, c'est alors que le sage entrera en possession du Soi.
1 Cf. Mathieu, 18.2 : « À cette heure-là, les disciples s'approchèrent de Jésus et lui dirent : « Qui
donc est le plus grand dans le Royaume des cieux ? » Appelant un enfant, Il le plaça au milieu
d'eux et dit : « En vérité, je vous le déclare, si vous ne changez pas et ne devenez pas comme les
enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux. Celui-là donc qui se fera petit comme cet
enfant, voilà le plus grand dans le Royaume des cieux. Qui accueille en mon nom un enfant
comme celui-là, m'accueille moi-même. » (La Bible TOB – Traduction OEcuménique de la Bible,
Éd. du Cerf, 1988)
IV-39. Sache que le corps d'éléments (1) est le germe de cette plante grimpante
qu'est le samsara (2), la vie transmigratoire avec ses innombrables nouvelles pousses,
positives et négatives, qui introduisent leurs potentialités latentes dans le corps
[nouvellement incarné – NdT].
1 Bhuta (Pancha Bhuta) : « élément physique (les 5 éléments) » - Du plus grossier au plus
subtil, ce sont : 1) prithivi ou bhumi, la terre; 2) apas, l'eau; 3) tejas, le feu; 4) vayu, l'air; 5) akasha,
l'éther (ou l'espace). Cf. diagramme, les 36 tattva.
2 Samsara : « roue des naissances et des morts » - la roue d'activités incessantes dans l'univers
manifesté, royaume de l'éternelle Maya. C'est l’existence phénoménale, via l’océan de la transmigration,
perpétuant le cycle indéfini de morts et de renaissances, auquel l’homme ne peut
échapper que par la réalisation (libération, en conséquence !), fruit de la sadhana.
IV-40. De ce corps, le germe est le mental individuel, en conformité avec ses envies
irrésistibles; c'est un fourreau contenant les humeurs, enclines tantôt à l'activité, tantôt
au repos; et c'est une cassette renfermant la semence des souffrances.
IV-41. L'arbre du mental naît de deux germes : la vibration du souffle vital (1) et l'imagination
obstinée.
1 Prana : 1) souffle, respiration, vent; 2) principe de vie, vitalité, énergie, force. L’énergie vitale
sous-jacente à toute la manifestation cosmique, individuelle et collective; cette énergie remplit
5 fonctions : - prana : l’appropriation, l'ascension (inspiration); - apana : l’expulsion, la
descente (expiration); - vyana : la distribution et la circulation (rétention du souffle); - udana :
l’émission de sons; l'assimilation des énergies matérielles en énergies subtiles; - samana : l’assimilation
des énergies subtiles transformées par udana (digestion et métabolisme de la nourriture).
IV-42. Aussitôt que le souffle vital, mis en branle par les connexions nerveuses,
s'est mis à vibrer, alors la conscience se transforme en une masse de sensations.
IV-43. Cette conscience qui pénètre en tout, est éveillée par la vibration du souffle
vital. Aussi est-il préférable de supprimer la relation de la conscience aux objets; la vibration
du souffle vital n'en sera que moins pernicieuse dans ses conséquences.
IV-44. Pour obtenir la paix du mental, les yogis compriment les souffles vitaux au
20
moyen du pranayama, le contrôle du souffle (1), de la méditation, dhyana (2), et de pratiques
dictées par la raison.
1 Pranayama (prana = souffle; ayama = contrôle) : Le développement contrôlé de l’énergie
vitale, commençant par des exercices respiratoires qui ont pour but d’assagir le mental et de
libérer toute l’énergie enclose dans l'organisme de l'aspirant; constitue le 4ème membre du
Raja Yoga. C’est le moyeu autour duquel tourne la roue du Yoga.
2 Dhyana : Méditation profonde caractérisée par une concentration intense et longuement
maintenue sur une pensée, une vision ou une connaissance; cette contemplation est l'avantdernière
étape du Raja Yoga, précédant le samadhi.
IV-45. Sache donc quelle est la cause suprême qui procure le fruit de la paix mentale
: c'est bel et bien la dévotion joyeusement consentie de sa propre capacité cognitive
au Soi, à travers le contrôle du souffle.
IV-46. Les impressions latentes (1) consistent, dit-on, à se saisir d'un objet sous la
pulsion d'une imagination fermement enracinée [au profond de la conscience – NdT], en dépit
de toute considération de cause et d'effet.
1 Vasana : Un vasana est un faisceau ou agrégat de samskaras de caractère similaire. Ces
samskaras sont les imprégnations que les désirs antérieurs (y compris dans des incarnations
précédentes) ont laissé dans le mental, et qui agissent comme des réminiscences inconscientes,
des pulsions innées. Au plan pratique, il est assez ardu de distinguer entre vasanas et
samskaras, ils se chevauchent et s'interpénètrent constamment ! On distingue 3 types
d'imprégnations innées : - loka vasana, qui infléchissent la renaissance dans tel ou tel monde; -
shastra vasana, qui infléchissent l'attirance pour tel ou tel enseignement; - deha vasana, qui
déterminent la préférence pour tel ou tel type de corps physique. Un vasana constitué donne
un trait de caractère qui modèle inconsciemment les désirs et les habitudes, fournit les motivations
et structure les tendances du comportement spontané.
En résumé, les empreintes-samskaras s'agglomèrent en complexes-vasanas qui
structurent la psyché subconsciente et s'expriment en vrittis, ou idéations et états d'âme fluctuants.
Cf. Samskara, shloka IV-25.
IV-47. Le mental demeure tel qu'en lui-même, rejetant tout et n'imaginant rien,
s'abstenant soit de choisir, soit de rejeter; ainsi se retrouve-t-il à l'état de non-né.
IV-48. Continuellement libéré de ses impressions latentes, le mental, dès lors qu'il
a cessé de cogiter, laisse advenir cette absence d'activité mentale dont le fruit est la quiétude
suprême.
IV-49. Quand aucun aspect du moindre objet qui soit au monde n'est imaginé,
comment le mental pourrait-il naître dans le ciel vide du coeur (1) ?
1 Coeur, Grotte du coeur : Selon la physiologie yoguique, l'atome-germe de la conscience est
situé dans le chakra du coeur, l'anahata. Cf. Hridaya.
IV-50. La conception de l'absence d'un objet est basée sur son non-être; l'absence
d'activité mentale (le non-mental des shlokas IV-16 et IV-20-21) est établie en référence à l'objet
en tant que tel.
IV-51. Le mental qui se tient impassiblement en lui-même, à la suite du rejet intérieur
de tous les objets, même s'il subit de légères modifications, est néanmoins considéré
comme ayant pris la forme du non-être.
21
IV-52. Oui, indéniablement on les considère comme des libérés vivants, Jivanmukta,
ceux chez qui les impressions latentes n'ont pas été goûtées et sont devenues
telles des graines desséchées, incapables de lancer de nouvelles pousses.
IV-53. Leur esprit a acquis la nature de Sattva (1); ils sont passés au-delà du rivage
le plus lointain de la connaissance; on les dit sans-mental. Avec la mort de leur corps, ils
entrent dans l'état céleste.
1 Sattva : le 1er des 3 Gunas de la Prakriti primordiale; la prime essence, caractérisée par la
pureté, la luminosité, l’harmonie et l’équilibre. Le sattva, à l’état pur, se désintègre. Cf. rajas et
tamas.
IV-54. Du fait du rejet de tout objet, tant les vibrations des souffles vitaux que les
impressions latentes s'étiolent rapidement, tel un arbre dont les racines ont été sectionnées.
IV-55. À cette étape de la connaissance, quel que soit ce qui apparaît à la
conscience, soit comme déjà expérimenté auparavant, soit comme tout à fait nouveau,
cela doit être méticuleusement effacé de l'esprit par le disciple dont le jugement est sain.
IV-56. La vaste vie transmigratoire du Samsara (cf. shloka IV-39) résulte de l'échec à
oblitérer ces velléités d'activité mentale; au contraire, la libération est justement la réussite
de leur oblitération.
IV-57. Sois immatériel, spirituel, rejette tous les plaisirs et toutes les cogitations !
IV-58. La connaissance est en fonction des objets [qui occupent l'esprit – NdT]; celui
qui ne possède aucune connaissance est dans la nescience, même s'il accomplit des centaines
d'actes; on le dit sans inertie, néanmoins (1).
1 Le sens de ce shloka n'est pas évident. Ce personnage apparaît en relation aux 3 gunas, (cf.
shloka I-28) qui servent ici de repères estimatifs : il est ignorant (ajnana considéré comme asattva
- cf. shloka IV-53), bien que fortement actif, donc rajasique (cf. shloka IV-30), mais
néanmoins il est réputé non-tamasique (cf. shloka II-16), donc en dehors de l'ignorance enténébrée.
IV-59. On le dit libéré-vivant, Jivanmukta, celui dont les émotions, telles une
sphère cristalline, ne sont en rien affectées par les objets; il possède une connaissance
d'ordre spirituel.
IV-60. En raison de l'absence d'impressions latentes (vasanas – cf. shloka IV-46) dans
le mental, lorsqu'aucune imagination ne se saisit de celui-ci, il demeure égal à lui-même,
avec des contenus de conscience similaires à ceux de l'enfant ou du simplet.
IV-61. À ce stade, le sage n'est plus affecté [par quelque mouvement mental que ce soit –
NdT]; car il est branché sur la vaste et toute-compréhensive nescience, dans son mode
objectif.
IV-62. Par une intense concentration sur la vacuité objective (Asamprajñata samadhi,
cf. shloka -26), et rejetant toute impression latente, il devient un avec Cela, Tat (cf. shloka I-
21), lequel finit par se dissoudre dans l'Infini.
22
IV-63. Il se tient debout, marche, touche, sent... néanmoins, le sage éveillé à la
pleine intelligence, libre de tout attachement opiniâtre, se débarrasse des plaisirs fluctuants
et des connaissances partielles; il demeure dans la paix.
IV-64. Être tel un océan d'excellence, vaste et sans rivages... il traverse la mer des
souffrances, car il est branché sur cette vision, même au milieu d'activités fâcheuses.
IV-65. Dépouillé de toute particularité, l'Être pur et immaculé est une unique et
vaste essence – et Cela, Tat, est la demeure de l'Existence immuable.
IV-66. Rejette les distinctions telles que l'existence du temps, l'existence des
instants, l'existence d'entités particulières, et sois purement et uniquement voué à l'Être
absolu.
IV-67. Contemple uniquement l'Être universel et sans qualifications, et avec Lui,
sois omniprésent, en état de plénitude, de félicité suprême, et emplis tout l'espace !
IV-68. L'inconcevable statut immaculé, sans commencement ni fin, qui se déploie
aux abords de l'Être universel, ne provient pas d'une cause.
IV-69. Là, les certitudes cognitives se sont dissoutes depuis longtemps. Là, on
demeure au-delà de toute possibilité d'être rejoint par les doutes. L'homme qui a atteint
Cela, Tat, plus jamais ne reprend la voie des souffrances.
IV-70. Cela, Tat, est la cause de la venue à l'existence de tous les êtres; mais en Soi,
Cela ne provient d'aucune cause. Cela, Tat, est la quintessence rassemblant la totalité des
essences; en vérité, il n'est rien qui soit plus quintessentiel que Tat.
IV-71. Sur ce vaste miroir de l'Intelligence (1), toutes ces perceptions d'objets sont
reflétées, comme les arbres des berges sur la surface du lac.
1 Mahat : 1) le premier-né; le germe originel non évolué du principe créateur d'où sont issus
tous les phénomènes du monde matériel. 2) l'Intelligence cosmique, selon le Samkhya, à
distinguer de manas, l'intellect abstrait et concret; le 2ème des 25 éléments ou tattvas dénombrés
par le Samkhya; 3) synonyme de Hiranyagarbha, selon le Védanta.
IV-72. Cela, Tat, est la pure et éblouissante vérité du Soi; quand il Le connaît, l'esprit
est établi à demeure dans la paix. Après avoir, au moyen du savoir, gagné Son
essence, on est véritablement libéré de toute peur du Samsara (cf. shloka IV-39).
IV-73. Par l'application des remèdes que j'ai mentionnés plus haut au sujet des
causes de souffrance, on atteint ce statut suprême.
IV-74-75. Ô connaisseur de la Vérité ! Si par une résolution courageuse, tu coupes
énergiquement court aux impressions latentes et parviens, à la seule force de ta volonté et
ne serait-ce que pour un moment, à t'établir dans ce statut indestructible qui couronne
les cimes de l'Être universel, eh bien sache qu'à ce moment-là, tu es parvenu à la réussite
incontestable !
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IV-76. Ou bien, si tu cultives avec diligence le statut de l'Être universel, tu y parviendras,
à ce statut, au prix d'un effort un peu plus grand.
IV-77. Nidagha, si tu te cantonnes à la méditation sur le principe de la connaissance,
c'est au prix d'un effort encore plus grand que tu finiras par gagner ce statut des
plus élevés.
IV-78. Ou, si ton combat consiste à supprimer les impressions latentes, sache alors
que, tant que le mental n'est pas dissout, ces impressions ne sont pas diminuées.
IV-79. Et tant que ces impressions ne sont pas diminuées, le mental n'est pas
apaisé; et tant que la connaissance de la vérité n'est pas acquise, d'où pourrait provenir la
paix du mental ?
IV-80. Oui, tant que le mental n'est pas apaisé, la Vérité ne peut être connue; et
tant que la connaissance de la Vérité n'est pas acquise, d'où peut provenir la paix du mental
?
IV-81-82. Connaissance de la Vérité, destruction du mental, diminution des
impressions latentes – ces trois conditions d'éveil s'engendrent mutuellement; et c'est en
cela qu'elles sont vraiment difficiles à accomplir. En conséquence, rejette le plus loin possible
de toi le moindre désir du moindre plaisir, et cultive cette triade !
IV-83. Ô âme élevée ! Connaissance de la Vérité, destruction du mental, diminution
des impressions latentes doivent être recherchées longuement et simultanément, car
elles ont prouvé leur efficacité depuis bien longtemps.
IV-84. Oui, par la culture adéquate de cette triade, les résidus coriaces des noeuds
du coeur (cf. shloka IV-11) sont brisés sans laisser de résidus – tels que les fibres des tiges de
lotus lorsqu'on les broie.
IV-85. Les connaisseurs de la Vérité le savent, le contrôle du souffle (pranayama, cf.
shloka IV-44) correspond à la diminution, par évitement, des impressions latentes; en
conséquence, pratique également ce contrôle du souffle.
IV-86. Par l'évitement des impressions latentes, le mental cesse d'opérer et cesse
d'être; mais aussi par l'obstruction (1) volontaire des vibrations du souffle vital (prana,
cf. shloka III-10); choisis l'une ou l'autre méthode, à ton goût.
1 Dans le contexte, je choisis ce terme d'obstruction au lieu de contrôle, maîtrise, ou rétention,
car il indique mieux que les vibrations de l'énergie vitale sont empêchées de circuler, les
concentrant ainsi à l'intérieur du corps éthérique pranique, afin d'amplifier et suractiver leur
impact sur tous les corps, physique et subtils.
IV-87. Par la pratique persévérante du pranayama, jointe à l'exercice de raisonnement
logique selon les directives du maître, à la pratique des postures yoguiques et à l'observance
de restrictions alimentaires, les vibrations du souffle vital sont obstruées à
volonté.
IV-88. En se comportant sans aucune trace d'attachement, en évitant de penser au
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fait de notre propre naissance et à la vie dans la matière qui en découle, et en percevant le
déclin progressif de notre corps, on constate que les impressions latentes cessent d'opérer.
IV-89. Les vibrations du souffle vital sont indéniablement les mêmes que celles du
mental. Aussi l'homme avisé doit-il s'efforcer durement de devenir le maître de son
souffle vital.
IV-90. Sans une saine capacité de raisonnement, il est impossible de conquérir le
mental. Il faut avoir recours à la connaissance pure tout en rejetant le moindre attachement,
et persévérer.
IV-91. Ô grande âme ! Tiens-toi uniquement en ton coeur (cf. shloka IV-49) et
contemples-y, sans en dériver de conceptions intellectuelles, le statut de Connaissance
sans objet, qui est immaculée, sans égale, et hors du champ du doute. Mais continue
néanmoins d'agir, après avoir atteint à ce statut de la non-action au sein de la gloire flamboyante
de la paix.
IV-92. L'homme qui, s'aidant d'un raisonnement sain, ne serait-ce que dans une
moindre mesure, a tranché vif son mental ratiocineur, a bel et bien atteint le but de sa vie.

CHAPITRE V
V-1. On le dit mort celui dont l'esprit n'est pas consacré à l'investigation, qu'il soit
en mouvement ou immobile, éveillé ou assoupi.
V-2. Sache-le, l'Esprit en soi est de la nature de la pure lumière et de la connaissance
juste. Il est dénué de toute crainte, rien ne le dompte ni ne le déprime.
V-3. Le connaisseur digère toute nourriture ingérée – fut-elle impure, guère saine,
souillée par des traces de poison, bien cuisinée ou avariée -exactement comme si elle était
douce et copieuse.
V-4. Le sage le sait, la libération c'est le renoncement à tous les attachements; et ne
plus jamais renaître en est la conséquence. Aussi, abandonne ton attachement aux objets
et deviens un libéré-vivant, ô toi sans souillures !
V-5. L'attachement est défini comme étant les impressions impures qui causent
des réactions telles que joie ou indignation, lorsque les objets recherchés sont présents ou
absents.
V-6. Mais elle est pure, l'impression latente animant les corps des libérés-vivants
(Jivanmukta), elle ne les entraîne pas vers une renaissance et n'est pas entachée par l'allégresse
ou la dépression.
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V-7. Ô Nidagha ! Les souffrances ne te dépriment pas; les joies ne t'enivrent pas.
Abandonne donc la servitude des désirs, et demeure sans attaches.
V-8. « Non déterminé par l'espace et le temps, au-delà des bornes de l'être et du
néant, il n'existe que Brahman (1), l'Esprit pur et immortel, paisible et un; et il n'est rien
d'autre. »
1 Brahman – La Causa Prima de l'univers; l'Être Nouménal, sous-jacent à la création, à la
manifestation et à tous les phénomènes; l'Entité consciente, à la fois immanente et transcendante.
Ses deux aspects sont le Saguna Brahman, c-à-d. la Divinité avec attributs appartenant à
la sphère des Gunas, et le Nirguna Brahman, c-à-d. la Divinité sans attributs, nouménale et
omniprésente, la Divinité Absolue.
L’Existence suprême, absolue, inconditionnée; la Totalité; cf. Atman.
V-9. Entrenant une telle pensée, avec ton corps à la fois présent et absent, sois
libéré, sois l'homme silencieux (1), équanime, dont l'esprit, épris de quiétude, trouve ses
délices en le Soi.
1 Mauna : le silence, d'abord non-verbalisation, puis cessation de l'activité discursive incessante
de l'esprit; un des moyens de progression spirituelle. Cf. muni.
V-10. Il n'existe ni mental, ni étoffe mentale; ni nescience ni Jiva (âme individuelle, cf.
shloka I-13). Il n'est de manifeste que l'unique Brahman, et Lui seul, qui est tel l'océan, sans
commencement ni fin.
V-11. Les perceptions illusoires du mental continuent tant que le sens de l'ego (1)
reste chevillé au corps physique; des objets sont pris par erreur pour le Soi, et le sens de
possession, qui s'exprime par la conviction « ceci est mien », persiste.
1 Ahamkara : « le faiseur de Moi » - 1) le sens de l’ego, le sentiment du moi, l’ipséité; 2) le sens
de séparativité égoïste qui fait que chaque être se pense comme une entité personnelle et indépendante.
V-12. Ô sage ! Les perceptions illusoires du mental s'évanouissent pour celui qui, au
moyen de l'introversion, consume sur le plan intérieur, dans le feu de l'Esprit, cette herbe
sèche qu'est le triple monde (1).
1 Triloka : « les trois mondes » est une expression fondamentale et très courante, reprise par
l'ésotérisme, qui désigne trois triplicités différentes ! Voir le Glossaire, pour les détails.
Dans le contexte, l'expression recouvre la triple expression de Maya , la grande illusionniste qui
projette l'univers : c'est l'acception la plus courante en ésotérisme, transcendant la simple
donnée physique du monde et du cosmos (dont l'être humain-microcosme), en lui adjoignant
le plan émotionnel (astral) et le plan mental (manasique); donne l'équivalent « physique, émotionnel
et mental », soit les trois plans dans lesquels évolue l'être humain dans la vie ordinaire.
V-13. « Je suis le Soi, Il est l'Esprit. Je suis indivis. Je ne possède ni cause, ni effet. »
Souviens-toi de l'immensité de ta forme infinie; grâce à ce souvenir, ne retombe pas dans
la finitude (1).
1 Anava Mala : « impureté de la finitude, principe de finitude » - Les trois principes (ou impuretés)
qui limitent l'âme en incarnation sont anava - la finitude et la petitesse, karma - la loi
d'action et le bilan hérité des incarnations précédentes, et enfin maya - la grande illusion qui
voile la Réalité Une. Plus précisément, anava mala est la perception erronée des rapports entre
la Divinité et l'individu, engendrant sens de séparativité et infatuation de soi. Joint à maya-avidya
- l'ignorance, anava - la petitesse individuelle, obscurcit la sagesse de buddhi, la luminosité
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de sattva, l'unité du jivatman et de l'Atman, ce qui introduit l'ignorance spirituelle, l'obscurité,
l'égoïsme, l'orgueil d'être « soi ». Anava mala est l'impureté fondamentale présente en toute
âme en incarnation, c'est à dire en évolution, et elle est la dernière entrave à sauter : le
moment voulu, elle cède la place à anugraha, la grâce.
V-14. Au moyen d'un mantra enseigné par la science spirituelle, contemple ton
plan intérieur et vois la maladie mortelle de l'avidité se dissiper, telle la brume automnale.
V-15. Du point de vue des sages, la meilleure forme de renonciation est celle qui
consiste à affronter les impressions latentes (vasanas – cf. shloka IV-46) au moyen de la
connaissance, produisant l'état de suprême solitude, semblable à l'Unicité qui caractérise
l'Être universel, dans Sa pureté.
V-16. Là où se trouvent des impressions latentes à l'état résiduel, il se produit en
réalité un sommeil profond de la conscience; ce n'est pas cela qui mène à la perfection.
Mais là où les impressions sont stérilisées [sans graines, dit l'Upanishad], se trouve le
Quatrième état (Turiya, cf. shloka I-25), qui engendre la perfection.
V-17. Ne serait-ce qu'un infime résidu d'impressions latentes, comme de feu, de
dettes, de maladie et d'adversité, d'attachement, d'inimitié et de poison, nous affecte en
s'opposant à notre libération.
V-18. Avec des graines d'impressions latentes dûment consumées, en conformité à
l'Être universel, avec ou sans corps physique, on ne partage plus le lot de la pénible condition
humaine.
V-19. La décision « Ceci n'est pas Brahman » résume la totalité de la nescience,
dont l'extinction est corroborée par la décision opposée « Ceci est Brahman ».
V-20. Brahman est l'Esprit, Brahman est le monde, Brahman est l'assemblée des
êtres vivants, Brahman est moi-même, Brahman est l'adversaire de l'Esprit, Brahman est
l'allié et l'ami de l'Esprit.
V-21. Une fois qu'il a réalisé que Brahman est tout, l'homme est Brahman, indéniablement
! Il fait alors l'expérience de cet Esprit omniprésent qui est paix.
V-22. Lorsque le mental, qui guidait les sens non régénérés, cesse de fonctionner
face à l'autre réalité immaculée, à la conscience omni-pénétrante qui demeure telle qu'en
elle-même, alors c'est l'Intelligence de Brahman qui est le « Je suis ».
V-23. Prends refuge en le Soi tout-intelligent, après avoir banni toutes les vaines
spéculations, curiosités, et véhémences des sentiments.
V-24. C'est ainsi que les êtres intelligents, dans la plénitude de leur savoir, dans
leur équanimité, avec leur esprit libre de tout attachement, n'applaudissent ni ne
condamnent ni la vie, ni la mort.
V-25-26. Ô Brahmane, le souffle vital est doté d'un pouvoir de vibration sans fin, et
il se meut en permanence. Dans ce corps, dans tous ses coins et recoins, le souffle ascen-
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dant (inspiration) se tient dans la partie supérieure; le souffle descendant (expiration),
bien que similaire à l'ascendant, se tient dans la partie inférieure.
V-27. Pour ton mieux-être, écoute donc quel est le meilleur des contrôles du
souffle (pranayama, cf. shloka IV-44), qui est devenu automatique chez l'expert, qu'il soit
éveillé ou endormi.
V-28. Puraka (1), c'est le contact du corps avec les souffles ascendants, lesquels se
déploient, à partir des narines, dans un empan de la largeur de douze doigts.
1 Puraka : inspiration ou inhalation, dans le processus respiratoire du pranayama. Opp.
Rechaka ou Apana.
V-29. Apana, le souffle descendant, l'expiration, est la lune qui conserve le corps en
état de bien-être, ô sage bien discipliné ! L'inspiration, souffle ascendant, est le soleil ou le
feu qui donne au corps sa chaleur interne.
V-30. Prends refuge dans cette identité spirituelle des souffles ascendants et
descendants, qui réside dans les parages du point de jonction, là où le souffle ascendant
fléchit et le souffle descendant se relève.
V-31. Oui, saisis ce Principe spirituel, sans divisions, juste au moment où le souffle
descendant s'est éteint et – l'espace d'un bref instant – le souffle ascendant n'a pas encore
repris.
V-32. Aie recours à ce Principe spirituel, sans divisions, à la pointe du nez, là où les
souffles enchaînent leurs cycles, avant que le souffle descendant ne s'immobilise et tant
que le souffle ascendant demeure immobile.
V-33. Ces trois mondes (cf. shloka V-12) ne sont qu'une apparence, ni existants ni
non-existants; renoncer, en conséquence de ce fait, à tout souci, et non troquer un souci
pour un autre, est la connaissance juste, ainsi que l'affirme le sage.
V-34. Noble Brahmane ! Même cette apparence-ci est distordue par le miroir du
mental. Aussi, abandonne-la également, et défais-toi de toutes les apparences.
V-35. Déracine cet effrayant démon qu'est le mental, préjudiciable à l'essence de la
stabilité, et demeure ce que tu es; sois ferme.
V-36.L'Esprit qui se trouve par delà toute cause et effet, et que l'on compare au ciel
sans limites, il est nul objet qui soit capable d'entrer en confrontation avec Lui; Il
demeure là où tous les processus mentaux touchent à leur fin.
V-37. La satisfaction ressentie au moment du désir est causée par le désir en soi, et
ne dure que jusqu'à l'instant où le mécontentement s'immisce; en conséquence, rejette
résolument tout désir.
V-38. Réduis le désir en non-désir absolu; fais cesser toutes les conceptions [qui attiseraient
le désir – NdT]; laisse le mental virer en non-mental, et poursuis le processus de
28
vivre sans attachement.
V-39. Agissant par l'intermédiaire des organes sensoriels, libéré de la force des
impulsions latentes, semblable au ciel étale, tu ne subirais aucune altération, dût-il se
présenter un millier de dérangements.
V-40. Conséquence de l'activité ou de l'inactivité du mental, la vie empirique fait
ses débuts ou s'éteint. Par la suppression des impulsions latentes et par le contrôle du
souffle vital, réduis ton mental à l'inactivité.
V-41. Conséquence de l'activité ou de l'inactivité des souffles vitaux (prana, cf. shloka
III-10), la vie empirique fait ses débuts ou s'éteint. Par des exercices répétés et de l'application,
réduis ces souffles à l'inactivité.
V-42. Conséquences des phases actives ou passives de l'ignorance, les activités font
leurs débuts ou s'éteignent. Élimine vigoureusement l'ignorance en te trouvant un maître
et en étudiant les instructions des Shastras (cf. shloka III-21).
V-43. C'est par un simple frémissement de la connaissance non-objective ou par le
blocage des souffles vitaux, que le mental est réduit en non-mental; car tel est le Statut
suprême.
V-44. Par la perception de Brahman, lorsque tu es infailliblement dirigé vers Lui, tu
contemples cette Félicité authentique, car ton regard spirituel est empli par la vision que
tout le connaissable est Brahman.
V-45. Cela indéniablement est la Félicité authentique, sans nul artifice, à laquelle le
mental ne peut parvenir; elle ne diminue ni n'augmente, n'apparaît ni ne disparaît.
V-46. Le mental du connaisseur n'est plus ce qu'on appelle le mental, il est la
Vérité de l'Esprit. Aussi, dans le Quatrième état (Turiya, cf. shloka I-25), même cet état est-il
transcendé.
V-47. Renonce à toutes tes constructions mentales, sois d'humeur égale, emplis de
quiétude ton esprit, et deviens un sage, qui a épousé le Yoga du renoncement (1), qui possède
et la connaissance et la liberté.
1 Sannyasa (renoncement) est la répudiation du dharma du maître de maison pour la consécration
totale à la vie purement spirituelle, laquelle représente un dharma bien plus exigeant et
rigoureux : avoir renoncé irrévocablement aux prérogatives comme aux obligations du maître
de maison, incluant les liens familiaux et l'activité sexuelle, les propriétés privées et les biens,
les ambitions et la position sociale, afin de se consacrer intégralement à la quête spirituelle
dans un mode de vie monastique, en vue d'atteindre la Réalisation de Soi et d'accélérer l'évolution
spirituelle de l'humanité.
V-48. Le Brahman suprême est ce qui est conforme à l'absence totale d'idéation
mentale. C'est ce qui demeure lorsque les activités mentales se sont complètement
éteintes et que toutes les masses d'impulsions latentes (vasana, cf. shloka IV-46) ont été
éradiquées.
29
V-49. En se procurant la connaissance vraie, en pratiquant une concentration sans
fléchissement, ceux qui deviennent illuminés par la sagesse des Upanishads sont les Sankhyas
(cf. shloka III-20), les autres sont les yogis.
V-50. Ceux-là sont les yogis, spécialisés en Yoga, que des pratiques ascétiques ont
menés au repos volontaire des souffles vitaux, et qui sont parvenus à totalement surmonter
toute souffrance, et se sont établis dans ce statut sans commencement ni fin.
V-51. Mais ce que tous ceux-ci doivent encore gagner, est l'état sans origine ni
mouvement, la contemplation du Réel, unique et sans changement, le contrôle des
souffles vitaux, la diminution des pulsions mentales.
V-52. Lorsque l'un d'eux est achevé, l'accomplissement des autres en est facilitée.
Les souffles vitaux et les pulsions du mental sont des activités concomitantes.
V-53. De même que le contenant et le contenu, ces activités disparaissent totalement
dès lors que seul l'Un est présent. Par la destruction de leur mental personnel, ces
adeptes produisent le meilleur des résultats, la libération.
V-54. Si, demeurant au repos, tu rejettes tout ceci par le seul entendement, alors,
dès que cesse le sens de l'ego (ahamkara, cf. shloka V-11), tu deviens en entier le Statut
suprême.
V-55. Il n'est qu'un seul Esprit suprême, c'est Lui que l'on nomme l'Être; Il est
immaculé, sans défaut, d'une parfaite égalité, et totalement libre du sens de l'ego.
V-56. Il a lancé sa Lumière resplendissante une fois pour toutes, Lui, le pur, l'à
jamais manifesté, le toujours semblable. De nombreux vocables Le décrivent : ainsi Brahman,
ou le Soi suprême, etc.
V-57. Ô Nidagha, face à l'univers créé, je sais que « Je suis Cela », j'ai accompli ce
qui devait l'être, je ne pense jamais ni au passé ni au futur.
V-58. Je m'attache en entier à la vision qui est présente, ici et maintenant : « Ceci,
je l'ai conquis aujourd'hui; et maintenant, je parachève cette chose de toute beauté. »
V-59. En moi, ni louange, ni condamnation. Rien d'autre que le Soi, partout, absolument
partout ! Le bénéfice acquis du bien ne me réjouit pas plus que cela; le mal, lors -
qu'il m'échoit, ne me chagrine pas plus.
V-60. Ô sage, les vagues de mon mental ont été intégralement immobilisées; mon
esprit est libre de toute souffrance. Il est définitivement guéri de toute convoitise. Il est
apaisé. Aussi ai-je une robuste santé, et rien ne m'entrave.
V-61. « Celui-ci est un ami, celui-là un ennemi; ceci est mien, cela m'est étranger »
- cette sorte de préjugés discriminatoires ne se produit plus en moi, ô Brahmane; et
aucune affection particulière ne m'effleure.
30
V-62. Débarrassé de toutes ses impressions latentes (vasanas – cf. shloka IV-46), l'esprit
est libéré du vieillissement et de la mort. Le mental, avec ses impressions latentes
inhérentes, constitue le savoir [au plan ordinaire de “la vie dans le monde” – NdT]. Ce qu'il s'agit
de connaître, c'est bien l'esprit débarrassé de toutes ses impressions latentes.
V-63. Quand le mental est rejeté, cette dualité fondamentale est dissoute de toutes
parts; demeure alors l'Unique et suprême, dans Sa paix, pur et sans entraves.
V-64. Le sans-fin, le non-né, le non-manifesté, le sans-âge, le paisible, le sansdéfaillances,
le non-duel, sans commencement ni fin, celui qui néanmoins est la première
perception [du Mental Universel (cf. shloka IV-71) - NdT].
V-65. L'Un, vierge de commencement et de fin, intégralement esprit, pur, omnipénétrant,
plus subtil que l'espace céleste (akasha, cf, shloka III-24); tu es ce Brahman, indéniablement.
V-66. Sans détermination d'espace ni de temps, etc., superlativement pur, s'élevant
à tout jamais, omniprésent, cette unique finalité de toutes les quêtes est le Tout-dans-le-
Tout. Puisses-tu être ce pur Esprit !
V-67. « Tout est cet Un paisible, sans commencement ni milieu ni fin. Tout est
non-né, à la fois Être et non-Être. » Pense ainsi, et sois heureux !
V-68. Je ne suis ni entravé ni libéré. Je suis en vérité Brahman, le sans entraves. Je
suis vierge de toute dualité. Je suis Sat-Chit-Ananda, Existence-Conscience-Félicité absolues
(cf. shloka IV-28-29).
V-69. Maintiens au loin la multitude des objets, et sois en permanence dévoué à la
quête du Soi, tenant avec sang-froid les rênes de ton mental.
V-70. « Ceci est super ! Mais pas ça ! » Voilà bien le ressenti qui est la semence de
tes prochaines difficultés. Quand de tels sentiments auront brûlé sur le bûcher de l'impartialité,
où seront les occasions de souffrance?
V-71. Tout d'abord, accrois ta sagesse en te familiarisant avec les Écritures (Shastras
- cf. shloka III-21) et en recherchant la compagnie des sages.
V-72. Brahman, le vrai, le réel et l'ultime, superlativement pur, éternel, sans
commencement ni fin... c'est Lui, le remède à toutes les formes de vie transmigratoire
(Samsara, cf. shloka IV-39).
V-73. Car Il n'est ni en matière grossière ni en matière aérienne; ni tangible, ni
visible; Il est sans saveur et sans odeur; inconnaissable, et sans pareil.
V-74. Ô sage, qui te disciplines bien ! Pour parvenir à la libération, il te faut méditer
sur le Soi incorporel qui est Brahman – Existence-Conscience-Félicité perpétuelles –
avec la pensée « Je suis Cela ».
31
V-75. La concentration est l'origine de la connaissance, au regard de l'unité du
Suprême et du Jiva (l'âme individuelle, cf. shloka I-13). Le Soi, en vérité, est éternel, omniprésent,
immuable et sans défaut.
V-76. Le Soi est un, mais à travers Maya (cf. shloka IV-33). il se divise, bien que
demeurant indivis en Son essence. En conséquence, seul existe dans l'absolu le non-duel;
il n'existe ni vie empirique, ni multiplicité.
V-77. Tout comme l'espace désigne l'espace intérieur à un pot aussi bien que le
vaste espace, de même, en raison de l'illusion [due à Maya], le Soi est-il nommé Jiva et
Ishvara (Seigneur suprême – cf. shloka III-20), se manifestant ainsi sous deux aspects.
V-78. Quand l'Esprit omnipénétrant brille continuellement et sans interruption
dans celui du yogi, alors celui-ci devient lui-même le Soi.
V-79. Oui, en vérité, lorsque l'on contemple tous les êtres à travers le prisme de
son propre Soi, et son propre Soi en tous les êtres, l'on est devenu Brahman.
V-80. Dans l'état de concentration intense (samadhi, cf. shloka I-26), en harmonie
avec le Suprême, nul être n'apparaît à notre regard contemplatif : c'est alors que l'on est le
Solitaire, l'Unique.
V-81. Le premier niveau de conscience, où le désir de libération voit le jour, est
marqué par la pratique d'une discipline et par le détachement, conséquence d'une
fréquentation intime des Écritures et de la compagnie des êtres consacrés à la recherche.
V-82. Le second niveau est marqué par l'investigation; le troisième, par la contemplation,
avec tous ses accessoires (1); le quatrième est le solvant qui dissout les impressions
latentes (vasanas – cf. shloka IV-46).
1 Les “accessoires” de la contemplation sont les supports de méditation : images sacrées, image
intérieure du Maître ou d'entités des plans subtils, mantras, yantras, et tout symbole ou objet
rituel (flamme, mala-rosaire, clochette, tambourin, etc.).
V-83. Le cinquième est la transe extatique, et c'est un état purement cognitif. C'est
la station du Jivanmukta, le libéré-vivant, qui est pour ainsi dire mi-éveillé, mi-assoupi.
V-84. Le sixième est non-cognitif. C'est la station similaire au sommeil sans rêves,
dont la nature est purement et intégralement félicité.
V-85. Le septième niveau est marqué par l'égalité d'âme, une pureté totale et de la
tendresse; c'est à n'en pas douter la libération sans attributs, le Quatrième état, tout de
quiétude (Turiya, cf. shloka I-25).
V-86. L'état qui transcende le Quatrième, à savoir le Nirvana (cf. shloka I-19) en son
essence propre, est aussi le septième niveau pleinement développé jusqu'au point de
transcendance; il n'est pas à la portée des mortels.
V-87. Les trois premiers niveaux de conscience ne constituent que la vie éveillée; le
quatrième est appelé état de rêve, dans lequel la réalité n'est malheureusement qu'une
32
étoffe imaginaire.
V-88. Le cinquième niveau, en tout point conforme à la félicité intégrale, est
appelé sommeil profond. En contraste, le sixième est non cognitif (sans conscience, donc –
NdT) et on l'appelle le Quatrième état, Turiya.
V-89. L'excellentissime septième niveau de conscience est l'état au-delà du Quatrième,
au-delà de la portée du mental et des concepts verbaux, et il est identique à l'Être
qui brille de Sa propre lumière.
V-90. Dès lors que – conséquence du retrait (1) des organes cognitifs (jnanendriyas.
cf. shloka I-37) à l'intérieur de soi – plus aucun objet n'est perçu, on est libéré, indubitablement,
par la puissance de cette identité unique et perpétuellement semblable à ellemême.
1 Pratyahara : maîtrise des tendances à l’extériorisation du mental; retrait de l’esprit et son
émancipation de la domination des sens et des objets des sens; c’est le 5ème membre du Raja
Yoga. Cf. Ashtamga.
V-91. « Je ne meurs pas; pourtant, je ne suis pas vivant; la non-existence est prépondérante
en moi, et ce moi n'est pas non plus existant. », « Je ne suis rien que l'Esprit
»... pensant ainsi, le Jivanmukta pleinement éveillé ne connaît plus ni souffrance ni
souci.
V-92. « Je suis sans tache, je suis sans âge, sans attaches, toutes impressions
latentes neutralisées. Je suis indivis, authentique Esprit immatériel »... pensant ainsi, il ne
souffre plus.
V-93. « Débarrassé du sens de l'ego, pur, éveillé, sans âge, immortel, je suis entré
dans la paix, toutes les apparences se sont éteintes devant moi »... pensant ainsi, il ne
souffre plus.
V-94. « Je suis uni à Lui, qui demeure à la pointe des brins d'herbe, dans les cieux,
dans le Soleil, dans chaque être humain, dans les montagnes, et même dans les divinités
»... pensant ainsi, il ne souffre plus.
V-95. Rejetant au loin toute construction mentale à propos des objets, s'élevant
bien au-dessus de ceux-ci, repose-toi sur la pensée « Moi, le libéré, je suis le suprême
Brahman, qui seul demeure. »
V-96. Au-delà de la portée des concepts verbaux, débarrassé des aléas de la convoitise
des biens matériels, pas même agité par l'arôme suave de la Félicité extrême, il trouve
ses délices en le Soi, dans la solitude.
V-97. Renonçant à tous les actes délibérés, toujours satisfait, indépendant, il ne
prend l'empreinte ni du bien, ni du mal, ni de quoi que ce soit d'autre.
V-98. Tout comme le miroir ne garde pas l'empreinte de ce qu'il réfléchit, le
Connaisseur de Brahman, en son être intérieur, n'entre plus en contact avec les fruits de
l'action.
33
V-99. Se mouvant librement au milieu de la masse des gens ordinaires, il ne
connaît ni souffrance lorsque son corps est mal traité, ni plaisir lorsqu'il lui est rendu
hommage, pas plus que si ces situations s'adressaient à son reflet dans un miroir.
V-100. Par delà la louange et le changement, ne reconnaissant aucun culte religieux
ni leurs finalités, il se conforme cependant, tout en y restant indifférent, à tous les usages
et à tous les codes.
V-101. Il pourra abandonner son corps dans un lieu saint, voire même dans la hutte
d'un mangeur de chien (1) : une fois que la Connaissance est acquise, on est devenu un
jnanin (cf. shloka III-20), un Connaisseur de Brahman, libéré de toutes les impressions
latentes liées à son karma (2).
1 Expression plutôt dévalorisante, si ce n'est insultante, pour désigner les hors castes, les intouchables,
également appelés pariah ! Le chien, mi-sauvage car non domestiqué en Inde, était
considéré comme un animal impur, et les gens très pauvres n'avaient pas toujours le choix... à
moins d'avoir opté pour le végétarisme, apanage des brahmanes, la caste supérieure ! Ici, l'Upanishad
le dit clairement, les préjugés sociaux de caste ne valent rien aux yeux de l'être réalisé.
2 Karma : « action, acte » - 1) tout acte, toute action; 2) le principe de cause et d'effet; 3) la
conséquence ou fruit de l'action (karmaphala), mais aussi la conséquence lointaine (uttaraphala)
qui, à moyen ou long terme, reviendra vers son auteur. Les trois types de karma sont : a)
le samchita karma, karma accumulé; b) le prarabdha karma, karma activé; c) le kriyamana ou
agami karma, le karma en création. Cf. Glossaire, pour plus d'information.
V-102. La cause de la servitude humaine réside dans les constructions mentales; il
suffit de les abandonner. La libération survient comme conséquence de l'absence de toute
construction mentale; il suffit de pratiquer le renoncement avec intelligence.
V-103. Au milieu d'objets qui entrent en contact avec tes organes sensoriels, sois
vigilant, évite perpétuellement et systématiquement toute construction mentale à leur
propos.
V-104. Ne succombe pas aux objets ! Ne t'identifie pas non plus à tes organes sensoriels
! En renonçant à toute construction mentale, identifie-toi à ce qui reste.
V-105. S'il est une chose, même moindre, qui continue de te plaire, tu es encore et
toujours asservi à la vie dans la matière; si rien ne te plaît vraiment plus, alors indéniablement
tu es libéré, ici et maintenant.
V-106. Parmi la multitude incalculable d'objets, animés ou inanimés, depuis le
simple brin d'herbe jusqu'aux corps vivants, qu'il n'y en ait aucun qui te procure du plaisir
!
V-107. En l'absence du sens de l'ego comme de sa négation, ce qui demeure, à la
fois existant et inexistant, et qui reste sans attachement, toujours égal à soi-même, pur, au
superlatif de ce mot, et inébranlable – c'est cela qu'on désigne par le Quatrième état,
Turiya.
V-108. Cette identité inébranlable à soi-même, superlativement pure, cet état de
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quiétude du libéré-vivant, ce statut de spectateur de ce qui n'est pas la vie dans la
matière, c'est cela, le Quatrième état, Turiya.
V-109. Ce n'est ni la veille ni le rêve, car il n'est nulle place pour les constructions
mentales. Ce n'est pas plus le sommeil profond, car nulle inertie ne concourt à cet état.
V-110. Le monde, en sa nature propre, est dissous, et c'est ainsi que s'est levé le
Quatrième état pour ceux qui ont conquis la paix et l'éveil comme il se doit; pour celui
qui n'a pas encore atteint l'éveil, le monde demeure sans changement, en sa nature
propre de multiplicité.
V-111. Quand le sens de l'ego a cédé, que domine l'équanimité et que le mental est
désintégré, s'ensuit alors le Quatrième état.
V-112. La répudiation de l'objet et du multiple, telle est la doctrine des Écritures qui
entraîne la rencontre avec l'Esprit. Il n'est ici ni nescience (avidya, cf. shloka I-26), ni Maya
(cf. shloka IV-33); c'est Brahman, le serein, l'inépuisable.
V-113. On est gagné à coup sûr par la sérénité du ciel dégagé de l'Esprit, connu en
tant que Brahman, dont l'essence est quiétude et équanimité, en qui resplendissent tous
les pouvoirs.
V-114. Abandonne toute chose, unis-toi à cet immense silence, ô toi qui es sans
souillures ! Plonge-toi dans le Nirvana (cf. shloka I-19), élève-toi au dessus des ratiocinations,
avec un esprit au mental dompté et à l'intellect mis en sourdine.
V-115. Avec un esprit serein, installe-toi à demeure dans le Soi, tel un sourdaveugle-
muet, l'esprit orienté intérieurement, superlativement pur, débordant de sagesse.
V-116. Ô deux fois né, accomplis les gestes quotidiens tout en restant en sommeil
profond durant l'état de veille. Ayant intérieurement renoncé à tout, agis extérieurement
en fonction des circonstances.
V-117. L'existence du mental en soi seule est souffrance; l'abandon du mental en soi
seul est félicité. Aussi, par la non-connaissance des objets ambiants, affine ta conscience
dans l'espace céleste de l'Esprit.
V-118. Constatant que le beau ou le laid demeurent à jamais, tels des rochers,
inamovibles – de cette façon, par nos propres efforts, pouvons-nous nous rendre maîtres
de notre vie dans la matière (1).
1 C'est en nous fondant sur la permanence et l'inamovibilité des catégories d'expériences qui
fondent la vie matérielle, que nous pouvons maîtriser celle-ci.
V-119. Ce qui fut occulté dans le Védanta (1), l'enseignement des époques révolues,
ne devrait pas être communiqué à celui qui ne s'est pas encore établi dans la paix; non
plus qu'à celui qui n'est ni un fils, ni un disciple.
1 Vedanta : le couronnement, la fin (anta) des Védas : les Upanishads. Une des 6 darshanas,
écoles classiques de la philosophie hindoue.
Nom populaire du système philosophique Uttara Mimamsa, signifiant « la dernière
35
investigation des Védas » puisqu’il a pour thème central les enseignements métaphysiques des
Upanishads. Ces enseignements concernent la nature et la relation des 3 principes, à savoir: (a)
Brahman, le Principe Ultime, (b) jagrat, le monde, et (c) jivatma, l’Âme individuelle; également
la relation entre Paramatma, l’Âme universelle et jivatma, l’âme individuelle.
V-120. Quiconque étudie cette Upanishad d'Annapurna sous la bénédiction de son
instructeur spirituel deviendra à coup sûr un Jivanmukta, un libéré-vivant, et par ses
propres efforts il réalisera complètement Brahman.
Telle est l'Upanishad.

Om ! Ô Dieux, puissions-nous entendre de nos propres oreilles ce qui est propice;
Puissions-nous voir de nos propres yeux ce qui est propice,
Ô Vous, dignes de vénération !
Puissions-nous jouir de notre vie jusqu'au terme alloué par les Dieux,
Leur adressant des louanges, avec notre corps bien ferme sur ses membres !
Qu'Indra le glorieux nous bénisse !
Que Surya (le Soleil) omniscient nous bénisse !
Que Garuda, le tonnerre qui foudroie le mal, nous bénisse !
Que Brihaspati nous octroie le bien-être !
Om ! Que la Paix soit en moi !
Que la Paix gagne mon environnement !
Que la Paix soit en les forces qui agissent sur moi !

Ici se termine l'Annapurnopanishad, appartenant à l'Atharva Véda.
© M. Buttex, 2007-2008 - http://www.les-108-upanishads.ch/
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MessagePosté le: 2018-09-16, 12:54    Sujet du message: Publicité

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